L'étrange paresse éditoriale française

Pistes de réflexion au pays des Nouvelles

REGARDS LITTÉRAIRES

L LD B

6/9/202510 min lire

Mise à jour : 28/02/2025

Une étrange paresse éditoriale française. 

Il est de bon ton, dans la chaîne du livre, d’affirmer que la Nouvelle ne se vend pas. Répété en boucle, ce constat est rarement interrogé. Peut-on lever un pan du voile sur ce mystère français? S’il l’est vraiment… Et peut-on trouver des raisons d’espérer  ?

Quels sont les termes du débat?

D’un côté, l’argument éditorial convenu : les lecteurs n’en voudraient pas. Les ventes sont faibles en librairie. Cela ne fonctionne qu’avec des auteurs consacrés. Les Français aiment le roman, etc.

Bla bla bla… répond l’argument littéraire, volontariste : la Nouvelle est un genre exigeant, singulier, potentiellement passionnant : chute ou non, rythme, ellipse et voix doivent produire un effet en peu de pages. C’est cette contrainte qui fait sa grandeur. Le mantra éditorial – la Nouvelle ne se vend pas – refléterait moins un désintérêt réel qu’un manque de volonté : absence en vitrine, faible promotion, engrenage mimétique de la chaîne du livre.

Qui a raison? En réalité, personne, ou presque.

La création sur le terrain de jeu du réel.

Un premier hiatus apparaît avec l’argument éditorial. En effet, sauf à croire les éditeurs incompétents, il est peu probable qu’ils aient ignoré un marché rentable. Même s’ils analysent et hiérarchisent les genres, tout ne relève pas de leur seule volonté. Il se pourrait, par exemple, que la tradition française se soit fixée sur le roman en répondant à des facteurs de succès, liés à une banale logique-produit. S’étant imposée à bas bruit, elle aboutirait à un décalage de perception entre créateurs et éditeurs.

Une histoire de manifeste.

Au-delà du désir d’écrire et d’être lu, avançons cette hypothèse : la Nouvelle, souvent publiée en recueil, entrerait en tension avec l’autofiction romancée qui structure aujourd’hui une partie importante de la littérature blanche. En effet, plus qu’un débat conceptuel, il semble bien que deux manifestes s’affrontent sur le ring du marché littéraire : Unification autofictionnelle vs Multiplicité fictionnelle.

D’un côté, le récit de soi, sûr de sa force, centré sur une voix, un sujet, un univers proche, où l’auteur devient peu ou prou son propre personnage : Identification forte, imaginaire clos. La formule se vend, sa légitimité s’est imposée et s’est transmise de génération en génération. L’économie comme paradigme dominant. S’en offusquer n’y change rien. Et la constater n’est pas renoncer, mais comprendre le terrain où s’exprimer. D’autant mieux que beaucoup d’entre nous alternent roman et Nouvelle.

Celle-ci, dans l’autre angle du ring, la voici “recueillie”: profusion de personnages, de situations, de points de vue, dimension archipélagique, parfois immense. Ceux qui s’y adonnent y trouvent un terrain d’expression libre (moins contraint que le roman architecturée), propice à une inventivité libérée. Certains romans flirtent avec cette forme. On les respecte, voire on les adule. Mais dès qu’on appose à l’œuvre l’étiquette de Nouvelles, on voit apparaître, après le hiatus du manifeste, celui du sens de l’œuvre. La variation et la liberté esthétique sont perçues dans ce cas comme une dispersion, et se heurtent à un principe simple : le recueil doit se vendre. Or complexité et dispersion freinent toujours le succès. On les tolère dans un roman promis au statut d’œuvre, rarement dans un recueil, qui ne prétend délèguer cette éventualité qu’à un des textes. Et comme en bout de chaîne, la diffusion en librairie est régie par le retour des invendus, transformant le libraire en recéleur contraint, et l’éditeur en craintif de sa “mort sur stock”, on aboutit à une synthèse que formula en son temps le directeur éditorial d’une grande maison indépendante, à une auteur à succès – mais aux ventes en baisse : “Ma chère, comprenez-moi! Nous sommes condamnés à vendre”.

Aussi l’éditeur, aussi motivé sera-t-il, aura facilement tendance à pousser un recueil de Nouvelles doté d’une unité de sens, comme à la recherche d’un packaging : promesse claire, prescription aisée. Et pour sécuriser la publication, il liera sa décision à une marque-Auteur.

Tout étant dit avant la lettre, on comprend mieux de quoi pâtit la belle forme. D’autant plus qu’on attend encore la preuve d’un recueil capable de s’imposer face aux succès des romans. Et quand ce fut le cas, la marque-Auteur en avait déjà anticipé le succès.[1]

Faut-il pour autant faire de ce constat le champ de nos amertumes ? Peut-être pas, car on le sait, existe une dialectique de l’échec : en chaque frein se nichent le grain d’une ressource. On trouvera plus loin comme exemple celui du sens à donner à un recueil. Mais avant la moisson, achevons d’abord l’identification des freins.

La spécificité française : pédagogie et système prescripteur

L’école : On aimerait compter sur elle. Or, jusqu’à récemment, elle a moins valorisé la Nouvelle que le roman. Le recueil, lui, n’existe pas comme œuvre d’étude.

Au collège, on utilise des textes courts et variés pour des objectifs de compréhension : démarche louable mais utilitaire. La Nouvelle n’est ni enseignée comme genre, ni comme expérience. Au lycée, elle est noyée dans “roman et récit”. Aux examens enfin, aucune œuvre de Nouvelle récente, contrairement à la poésie, au théâtre ou au roman.

Dans les pays anglo-saxons, bien que moins rentable que le roman, la Nouvelle est dynamisée par sa place centrale dans les Creative Writing Programs, où elle constitue à la fois un apprentissage et une forme pleinement légitime.[2]

L’école française ne joue pas ce rôle prescripteur, entretenant ainsi une absence de désir de lecture à l’âge adulte. Dès lors, quelle légitimité reste-t-il aux auteurs pour défendre leurs recueils auprès des éditeurs?

La critique. Dominée par la rotation rapide des parutions, elle obéit aux rouages du marché, formant un kronikos en magazine soumis au temps, plutôt qu’un véritable kritikos capable de juger. Dans les magazines, les chroniques suivent le flux. Dans ce contexte, le recueil de Nouvelles, plus complexe, à voix multiples, exigeant immersion, effort et temps, peine plus que le roman. La chronique reste fatalement en retrait de la complexité.

Heureusement, subsiste un espace de créativité moins formaté : les revues. Pour la Nouvelle, elles sont essentielles, offrant une première vie éditoriale, un lieu d’expérimentation et de rencontre avec un lectorat. À l’étranger, Granta ou The New Yorker ont révélé des voix majeures; en France, Décapage, Brèves, l’Atelier du roman, Daïmon et d’autres jouent ce rôle souvent bénévole. Mais les revues sont ignorées des prescripteurs, malgré leur vitalité, comme le montre le salon des revues. Vivier riche de créations! Est-il dynamisé, exploité? Est-il seulement considéré comme pouvant parler au monde?

Libraires ou bibliothécaires. Rarement orientent-ils vers les revues. Acceptées en rayon, elles restent sans médiation : mal connues, peu valorisées, presque traitées comme un gadget, malgré leur importance historique. Il y a là un véritable pouvoir de prescription pris en défaut.

Médias audiovisuels. depuis les années 1990, les animateurs d’émissions peuvent être producteurs,[3] donc assujettis à une forte exigence de rentabilité, elle-même soumise à celle de l’audience. Cependant, en ce secteur pourvoyeur de forte plus-value en notoriété, la tendance demeure forte à augmenter sa propre valeur médiatrice en promouvant des auteurs déjà visibles. L’entre-soi “bankable” domine les ondes, le risque est rare et, de manière tout à fait logique, la Nouvelle n’y apparaît qu’à la mesure de son faible marché.

Un faux mystère?

Cette recherche prétendait éclairer un mystère français, imputé à une paresse éditoriale. Mais si l’on suit le critère paradigmatique du flux dominant, l’affaire est résolument ancienne : au XIX siècle, la Nouvelle régnait dans la presse où publiaient les auteurs. Puis l’édition de livres s’est affirmée avant tout comme une affaire. Avec l’industrialisation et la consommation de masse, le produit roman-relié s’est imposé comme genre central, sans passer par la revue. Nouveaux acteurs, concurrence, concentration : la logique industrielle a pris le dessus, sous l’égide aujourd’hui du Dieu Tableur.

Or malgré cet effondrement normatif qui choque nos candeurs créatives, l’art de la Nouvelle ne fait pas que survivre. Et c’est peut-être ici que se niche l’authentique mystère : autant d’entêtement à exister, en cette jungle pragmatique, ne peut-être anodin.

Les ressources qui permettent d’espérer.

Voyons à présent notre moisson.

À titre d’exemple, j’accorderai une place particulière à la première contrainte évoquée, celle du sens que l’éditeur ambitionne d’imposer au recueil.

L’exercice du sens impose de tisser des résonances et produire un effet d’ensemble. Ce n’est ni un défaut ni un désagrément. Les Anglo-Saxons l’ont compris, avec le genre novel in stories,[4] mais en France peu de recueils assument cette cohérence. Alors que la dramaturgie de l’oeuvre peut devenir une invention formelle, une matrice de sens. Faire émerger cette cohérence – thématique, narrative ou poétique – constitue un véritable travail d’architecture interne. Une telle dynamique pourrait ouvrir des voies éditoriales nouvelles, proches de certaines séries. Aux auteurs de s’en emparer, aux éditeurs d’innover, aux prix littéraires d’appuyer — libraires et médias suivront.

Innover. C’est un enjeu central pour le livre, face à ce qu’il faut bien dorénavant nommer le “temps de cerveau disponible”, dominé par l’audiovisuel. Et même si le risque d’innovation est plus grand en France – le marché est plus étroit[5] – le novel in stories pourrait jouer un rôle phare dans la rénovation du savoir-lire : comme la Poésie, ce sont des formes littéraires qui s’accordent très bien à la notion moderne d’Expérience.[6]

Les acteurs : La Nouvelle survit grâce à l’engagement littéraire des supports de parution, mais surtout des auteurs qui, par leur désir créatif, entretiennent cette niche. Ce sont eux les pourvoyeurs de support d’Expériences. Les valoriser en ce domaine n’est pas un détail de convenance.

L’école médiatrice : C’est peut-être au moment où l’activité de lecture de fiction se trouve le plus en danger, que la Nouvelle a son rôle à jouer. Son attractivité pédagogique est indéniable. Les bras de levier sont puissants. Ceci est une question de conscience et de volonté politique. L’exemple américain cité en est la preuve. Qui aujourd’hui, en France, interpelle les fondateurs de programmes scolaires?

Parler au monde. Chaque jour, l’actualité nous somme de réagir. Certains se taisent, laissant mûrir le recul propre à la littérature. D’autres produisent vite des romans siglés à l’air du temps, sentant encore la matrice vite délayée du “fast-thinking” évenementiel.[7] Question : la Nouvelle, par sa brièveté, ne pourrait-elle devenir le langage d’une réaction littéraire?

D’autres idées existent, un potentiel qui mériterait d’être examiné en équilibrant l’aide publique et l’investissement privé, sous réserve que cette dynamique ne soit pas captée, via leur maison d’édition, par les acteurs dominants du marché en librairie,[8] et puisse ainsi favoriser l’émergence de nouveaux talents. En voici quelques-unes : anthologie annuelle, à la manière des Best American Short Stories – Promotion d’une nouvelle segmentation dans la base FEL : Novel in stories - Espace réservé en tant que genre, au cours des émissions littéraires, en librairie, et dans les bibliothèques - Scène : Lectures/Batailles de textes/- Accès au statut d’intermittent du spectacle pour les auteurs de nouvelles confiées à une mise en scène - Vente de droits audiovisuels : quel vivier ! Un salon a bien été créé à cet effet. Ce marché ne serait-il pas dominé par l’effet"bankable” (d’après une Nouvelle de…).

En conclusion, si paresse éditoriale il y a, elle n’est due qu’à la banalité du laisser-aller à un principe dominant notre environnement : couplé à la recherche de profits, le marché impose la masse des flux comme critère dominant d’importance auprès de l’attention publique. La peur règne plus que la paresse.

Ceci étant dit, que nous reste-t-il comme marge de manœuvre, sinon de pousser un énorme : “Oui, et alors? Qu’importe!” Puisque l’esprit littéraire survit. Certes pétri de volonté, certes lié à un besoin créatif auquel seule la Nouvelle – si ancienne et pourtant si moderne – sait répondre. Et certes encore, il faut se battre et bousculer la peur éditoriale pour se frayer une voie vers la publication, voire, comme je le fais ici, quitter la plume fictionnelle pour interpeller des acteurs politiques, économiques et éducatifs.

Mais il faut surtout ne rien lâcher : l’heure de la Nouvelle est toujours active en nous. Et je me risque à anoncer que son renouveau s’annoncera par un texte que personne n’a encore écrit.

Il commencerait ainsi : Il était une fois une chaîne commerciale du livre qui rêvait de se libérer de ses chaînes…

Laurent LD Bonnet.


[1] Les recueils courts comme ceux d’Haruki Murakami (Après le tremblement de terre), Maupassant, King ou contemporains français (ex. Tatiana de Rosnay) entrent occasionnellement dans le top 200, mais les purs best-sellers n’existent pas. (Edistat et Fnac)

[2] La comparaison avec les États-Unis met en lumière une différence frappante : les nouvelles occupent une place bien plus centrale dans les programmes de lycée avancés (AP English Literature), Apcentral.collegeboard.org : Unités structurées autour des short stories. Unités 1, 4, 7 (42-49 % de l’examen) : dédiées explicitement à la “Short Fiction”. Les enseignants intègrent systématiquement 5-15 nouvelles par an pour analyser structure, point de vue, symbolisme, etc.

[3] Exemple : Rosebud Productions produit la Grande librairie dont François Busnel est resté producteur. La Nouvelle y est parfois mise en valeur.

[4] Roman en histoires. Le roman choral en France serait ce qui rapproche le plus de ce genre.

[5] Les deux sont bien des marchés de niche (3 à 5 % du lectorat). Mais à coût sensiblement égal de production, l’éditeur américain s’adressera à 7 millions de lecteurs, le second à 1,7, en recul de 5 % par an.

[6] Les campagnes estivales comme “Éteignez votre portable. Allumez votre cerveau. Lisez.”, “Cet été, je lis !”, “Quart d’heure de lecture”, bien que louables, restent des injonctions vertueuses. D’autres voies plus immersives, sensorielles, voire aujourd’hui thérapeutiques, seraient à étudier.

[7] Pierre Bourdieu, conférence-débat diffusée dans l’émission Arrêt sur images le 23 janvier 1996 : “Est-ce qu’on peut penser dans la vitesse ? Est-ce que la télévision, en donnant la parole à des penseurs qui sont censés penser à vitesse accélérée, ne se condamne pas à n’avoir jamais que des fast-thinkers, des penseurs qui pensent plus vite que leur ombre… parce qu’ils ne pensent que par idées reçues ?”

[8] Exemple en musique de l’Affaire des aides de la Société Civile des Producteurs Phonographiques (SCPP), financées par la redevance pour copie privée, et destinées à l’aide aux “jeunes créateurs. Hallyday (via sa maison de disques) en fut le 4e bénéficiaire derrière Chimène Badi, Aznavour et Mitchell.​ Post-mortem (2019-2022), sa succession a touché 333 890 à 405 000 € pour albums posthumes. (Cour des comptes 2023-M-036-01).