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Au cœur de cette lenteur se trouve le secret : changer le rapport au temps.

Article instructif dans le Monde sur l'état du marché du livre. On nous alerte ; le Club des Cinq et Monte cristo sont en grand danger. Une envie de commenter, donc.

EXTRAITS, tout d'abord :
Olivier Nora ( Grasset ) En deux mois de rentrée, la profession a proposé ce qui correspond habituellement à un an de production : trente à quarante best-sellers. Cela n’a pas pu se faire sans dégâts. (.... ) D'un coté, de moins en moins de références qui se vendent de plus en plus et, de l’autre, de plus en plus de références qui se vendent de moins en moins

Jean-Maurice de Montremy, à la tête d’Alma Editeur, rappelle que « quinze nouveautés permettent aux grands éditeurs d’occuper 1,5 mètre de linéaire sur la table d’un libraire…

Viviane Hamy, qui a fondé les éditions du même nom, déplore le fait qu’il soit devenu "effroyablement difficile de travailler dans la durée, d’imposer au fil du temps l’œuvre d’un écrivain".

La cristallisation sur les prix Goncourt, Goncourt des lycéens, Femina, Renaudot ou Médicis atteint un tel paroxysme qu’elle balaie toutes les autres nouveautés mises sur le marché en octobre.

« On a vu cette année des livres mort-nés », déplore Sabine Wespieser, à la tête de sa maison d’édition indépendante. L’entre-deux peine aussi. Certains romans qui s’écoulaient voici plusieurs années à 30 000 exemplaires ont du mal à atteindre la moitié. (.......) « Je peux continuer à ne produire que dix livres par an parce que j’ai trois salariés. Pour les groupes qui en emploient 300, c’est une fuite en avant. » En cas de retournement du marché, ils sont obligés de produire toujours davantage, pour éviter que l’arrêté des comptes des diffuseurs soit négatif. Les libraires retournent en effet les livres invendus aux éditeurs. « Personne ne peut plus décélérer », explique-t-elle.

« La concurrence s’exacerbe même dans le polar. Toutes les maisons d’édition s’y sont lancées et rivalisent de façon saignante. Les morts sur le champ de bataille n’ont jamais été si nombreux », affirme Laurent Laffont, directeur général de JC Lattès.

Nous étions dans un marché de l’offre, on arrive dans un marché de la demande », prédit Vincent Monadé, président du Centre national du livre. Comme aux Etats-Unis, où Amazon impose le succès par les algorithmes. En raison d’un système d’entonnoir, le public devient myope, ne distingue plus rien hormis les best-sellers et les livres primés. (....) La concurrence entre la lecture et les autres loisirs est indéniable. « Le livre, déjà en concurrence avec le théâtre, les concerts et la télévision, affronte aussi le jeu vidéo, les réseaux sociaux, les séries… alors que le temps consacré aux loisirs reste le même », commente encore Vincent Monadé. « Dans les dîners en ville, on parle davantage des séries que l’on a vues que des livres que l’on vient de lire », ajoute Laurent Laffont. La compétition s’envenime. « Force est de constater qu’un roman coûte le prix de deux mois d’abonnement à Netflix », dit Pierre Conte. L’arbitrage financier ne s’effectue plus forcément en faveur de la littérature

Claude de Saint-Vincent, directeur général de Média Participations. « Jadis, à 18 ans, on avait forcément lu Le Comte de Monte-Cristo. Aujourd’hui, les adolescents peuvent rester treize heures devant un écran à dévorer Le Bureau des légendes. »

Et pour les plus jeunes, « l’utilisation du passé simple dans Le Club des Cinq, d’Enid Blyton, a été supprimée et l’histoire encore simplifiée », constate-t-il, en se demandant s’il faut hurler de rire ou en pleurer…

COMMENTAIRES

Il est toujours intéressant, à défaut d'être rassurant ou gratifiant, de constater à quel point le ressenti du producteur de matière première — et l'analyse qu'il peut mener depuis sa mine à ciel ouvert, où trainent, a priori inutiles en ce domaine, les seuls outils de son intuition — corroborent en tous points les termes de cet article. C’est pourquoi, avant de retourner au chantier, j’ai envie d’exprimer tout d’abord un credo d’auteur : Tenir. Progresser. Et n'écrire que par besoin vital. Ensuite une attitude de lecteur : Chiner ! Aux deux sens du verbe . C’est-à-dire railler. Et flâner.
Enfin une intuition, puisqu’il s’agit de sauver le soldat Lecture : je crois qu’il faut l’équiper d’un matériel de survie, d'un " Facteur clé de succès" dont il dispose peu ou mal : le facteur temps. Là se trouve son défaut. Et sa chance !
Inutile de se plaindre ( Ah, mais un livre prends tant de temps ! ), ou de courir après la quantité, jeu qui ne mène qu'à accélérer au coeur d'une dimension fixe, éternellement fixe, de 24h... À ce jeu consistant sans cesse à "placer plus d'activités et de sensations" en une même durée, l'édition littéraire sera toujours perdante.
mais transformer un handicap en fierté : voici la gageure.
Oui, lire s'avère lent. Tout simplement lent. Or au cœur de cette lenteur se trouve le secret : changer le rapport au temps. Lire permet de distendre le temps, évite la soumission des cerveaux au principe de diffusion industrielle. Lire cultive l'art du retrait, de l'absence, du "face à soi-même". Lire pourrait devenir un argument de santé, d'équilibre. Il faut s'emparer de cette chance, la faire connaître : lire permet d'agrandir son temps intérieur.
Le soldat Lecture survivra, si on l’exfiltre du champ de bataille de la vitesse. D’urgence. Et si on l’installe dans un ailleurs. Serein. Posé. Modèle vital d’apaisement et de réflexion. En quelque sorte un enjeu de santé publique.

Et sur le temps, l’envie de partager Borges :
…..le soupcon général et brumeux
de l’énigme du Temps ;
c’est l’étonnement que devant ce miracle
qu’en dépit d’infinis hasards,
et gouttes que nous sommes
du fleuve d’Héraclite,
quelque chose puisse durer en nous
immobilement.

 
Fils d'escales Extrait 4 Fils d'escales Extrait 4
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