Réflexion critique

  • De l'usage étymologique en voyage

    Escale : échelle facilitant le débarquement ou l’embarquement.
    Débarquer : être dans l’état de celui qui descend de sa barque ; ignorant des faits récents.
    C’est vrai, rien ne définit mieux l’acte de traverser : ni rail ni bitume, ces liens incessants… Pas de ciel où nous nous projetons en d’avides accélérations. Oui… l’eau demeure, par son danger, ses parures, son lyrisme et les faciles emphases qu’elle suggère, cet amer et long chemin dont le joug à chaque fois nous oblige à renaitre ignorants. Et sans doute est-ce pour cela qu’à chaque escale ils me sautent aux yeux, ces "Impossibles à ignorer" :
    Melinda, la pompiste de la station maritime de Cariacou… Elle voulait embarquer mais n’avait pas le temps de trouver son échelle…
    Sekie, l’homme du beach bar à Chatham… Il tremble chaque année à l’idée qu’un groupe d’industrie touristique accepte l’offre du gouvernement : 40 millions de dollars pour développer un projet sur la baie.
    Adonis Small, l’homme de Châteaubelair à St Vincent. Il m’aborde en barque à rames, préfèrera trois bières à un repas, et montrera, fier, ses mains de « sugar can workers ». Do you think I can work in Guadeloupe ? — Ey Adonis, you know… owners of sugar can fields are descendant of slavers… How do you think they consider black workers ? Ey Adonis, you know… How do you think they consider sugar can workers ? — Yes man, but 100 € for a day… (1)
    Comment ignorer les paquebots dévoreurs de paradis lorsqu'à quelques milles se courbe pour survivre dans la rocaille volcanique ce jardinier d’un Eden insensé ?
    Et nourris des mêmes ciments ravagés, fleurissent en frères d’armes, les grafs des gangs : CRIP, NDM... (2)

    (1) Tu crois que je peux travailler en Guadeloupe ? - Ey Adonis, tu sais, les propriétaires de champs de canne à sucre sont des descendants d'esclavagistes... Comment penses-tu qu'ils considèrent les travailleurs noirs ? - Oui mec, mais 100 € par jour.....
    (2) Crips : Gang afro-américain créé à Los Angeles en 68 ; Les Crips se déclineront ensuite aux pays limitrophes sous influence américaine.
    (3) NDM : New Democratic Party : pour en parler, Adonis Small baissait la voix et jetait sans cesse un oeil derrière son épaule...

  • Des regards en voyage

    De cette première escale à Grenade, je retiendrai le vent, l'amitié, le large aux parfums Maltesiens, et sur l'île de Cariacou, ce regard de femme qui ne m'était pas adressé. Celui qui le reçut l'ignora. Alors j'ai imaginé ses molécules invisibles éparpillées dans le vent, errant à jamais. Où se trouve le cimetière des regards perdus ?
    Enfin, ce 1er novembre à Greenville, en escale sur l'austère et inhospitalière côte Est : à qui, à quoi pensait ce vieil homme devant la turbulence du port et mon voilier au mouillage ? C'est son âge qui m'a d'abord répondu : génération Bishop ! ai-je imaginé. Maurice Bishop .. Fusillé quelques jours avant le débarquement américain de 83. Et lui, aujourd'hui, seul au premier étage d'un bâtiment délabré dont le fronton annonce Bakery mais où ne se trouve aucun pain, au souvenir de quelles blessures son corps se tordait-il ? Opposant, ? Compagnon de route ? Ou rien d'aussi politique … Je reviendrai me suis-je dit, il sera là et je lui parlerai.
    Une semaine plus tard, triant mes clichés, je me renseignai : une partie de la Task Force débarqua ici dans la rade de Greenville, le 25 octobre. Les combats prirent fin le 1er novembre