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Salone, le roman, extrait

 Le gouvernement   de   Stevens   frôlait   la
banqueroute.   Les  prix   des  denrées  grimpaient  sans   cesse.   Le riz   surtout,
devenu   objet   de   spéculation,   ne   permettait   plus   de   survivre.   La presse
officielle, mais aussi les autres qui tentaient de respirer sur la mince limite
qui sépare le Consentir du Collaborer, relataient sans dénoncer. Il fallait bien vivre.
Restait l’African Sentinel, feuille aux racines séculaires, ronéotypée, éditée
vaille   que   vaille,   transmise   de   main   à   main   depuis   tout   ce   temps,   un
bourgeon indépendant qui n’en finissait plus d’éclore et qui toujours trouvait
successeur parmi les intellectuels le plus à gauche du Fourah Bay College,
aujourd’hui Patrick Pratt et demain un des étudiants qui l’aiderait à diffuser.
Tous portaient dans leur cœur l’intime sentiment de prolonger la pensée de
Wallace Jonhson, le leader disparu, créateur de la Youth League, une idée de
l’indépendance, une liberté de parole, mais pas seulement, la certitude aussi
qu’une autre voie restait possible. Il faudrait l’accoucher, lui frayer un chemin
dans l’esprit des femmes et des hommes de Salone. Depuis les caractères en
plomb du Révérend Gordon jusqu’à la ronéo de Patrick Pratt, de saccages de
locaux en arrestations,  d’exils  en tentatives  de  retour à chaque  fois plus
difficile,   la   feuille   survivait,   renaissait   sous   de   nouveaux   noms,  Salone
Tribune,  African   Sentinel,  African   Standart  puis   à   nouveau  Sentinel,   ce
dernier   s’était   finalement   imposé.   Le flambeau   progressait,   narguant   la
corruption, traquant les affairistes, passant le mot. Gladys parcourait chaque
semaine   ses   colonnes.   Elle   aimait   par-dessus   tout   la   petite   rubrique   Nar
Salone   So,   son   style   maladroit,   ses   questions   parfois   légères,   parfois
enflammées,   mais   toujours   un   regard   incisif   sur   les   événements.   Pour
accéder à ce plaisir il fallait se déplacer - oh comme elle aimait ça! - jusqu’à    
Howe Street, pousser la porte du 27, avancer dans le long couloir obscur qui
menait  à l’imprimerie  et pénétrer   là –  pas  trop  tôt,  sinon  Pratt,  Pratt  le
teigneux comme l’avait surnommé Curtis l’associé de Gladys, assis dans la
pénombre, intimait l’ordre de revenir plus tard – pour prendre avec soi une
dizaine d’exemplaires, distribuer les neuf autres, c’était la règle et chacun s’y
engageait....  Voir le roman

 

 
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