Extraits nouvelles et romans

  • Fils d'escales - Extrait 1

    Extraits 1, de Fils d'escales, à paraitre en 2022 (voir)

    Une minute s'écoula. J’observais la femme ; son regard errait dans cette direction,
    semblant s'orienter par à-coups vers le ciel noir qui tout là-haut chevauchait la rue.
    J'attendis…  Je  ne  savais  quoi,  levant  de  temps  à  autre  mon  verre  en  examinant
    l’immeuble, ses porches obscurs, sa façade muette ponctuée d’étroits balconnets aux
    rampes  de  fer  forgé,  quand  soudain,  au  premier  étage,  le  plus  proche  d’entre  eux
    s’anima d’un reflet fugace sur la pierre ; on entrebâillait une porte-fenêtre… Une main
    apparut, déposant très lentement ....

  • On entendait, au-delà de Salem, tousser les vallées de rivières asséchées (extrait)

    Pour la première fois depuis bien longtemps, elle franchit le seuil du  portail. C’était un jour commun. Les orchidées qui bordaient la longue allée ne fleuriraient qu’à l’automne. Les feuilles de bananiers se déchiraient dans le vent d’est. Elle reçut l’odeur du goudron et du gravier, jeta un œil vers les hauteurs qu’elle n’apercevait pas depuis sa terrasse. Rien n’avait changé depuis l’accident. Très loin dans l’azur de brume bleutée, le cône de la soufrière furibonde exhalait des pleurs de lave.

    On entendait, au-delà de Salem, tousser les vallées de rivières asséchées ; elles ne ruisselaient plus que de cendres.

     

     

  • Enraciné sur son cap, il était passé... ( extrait)

    Extrait de : le dernier ulysse aux éditions les defricheurs

    Au pied de laves multimillénaires, inébranlable, enraciné sur son cap, il était passé. Cent cinquante-huit mille tonnes de ferrailles et de marchandises menées par vingt-cinq humains. Derrière lui avait surgi, porté par le vent, le grondement lointain de machines qui ahanaient au rythme de milliers de chevaux-vapeur produits par des pistons et des bielles aussi hauts qu’un immeuble de trois étages. Les bâtiments suivants s’étaient nommés Anastasia II, Vanguard of Norway, Maersk Traveller… Certains avaient défilé sur un horizon indifférent. D’autres s’étaient approchés sur une route dite « de collision », sans dévier, jamais, de leur cap.

  • Salone, le roman, extrait

     Le gouvernement   de   Stevens   frôlait   la
    banqueroute.   Les  prix   des  denrées  grimpaient  sans   cesse.   Le riz   surtout,
    devenu   objet   de   spéculation,   ne   permettait   plus   de   survivre.   La presse
    officielle, mais aussi les autres qui tentaient de respirer sur la mince limite
    qui sépare le Consentir du Collaborer, relataient sans dénoncer. Il fallait bien vivre.
    Restait l’African Sentinel, feuille aux racines séculaires, ronéotypée, éditée
    vaille   que   vaille,   transmise   de   main   à   main   depuis   tout   ce   temps,   un
    bourgeon indépendant qui n’en finissait plus d’éclore et qui toujours trouvait
    successeur parmi les intellectuels le plus à gauche du Fourah Bay College,
    aujourd’hui Patrick Pratt et demain un des étudiants qui l’aiderait à diffuser.
    Tous portaient dans leur cœur l’intime sentiment de prolonger la pensée de
    Wallace Jonhson, le leader disparu, créateur de la Youth League, une idée de
    l’indépendance, une liberté de parole, mais pas seulement, la certitude aussi
    qu’une autre voie restait possible. Il faudrait l’accoucher, lui frayer un chemin
    dans l’esprit des femmes et des hommes de Salone. Depuis les caractères en
    plomb du Révérend Gordon jusqu’à la ronéo de Patrick Pratt, de saccages de
    locaux en arrestations,  d’exils  en tentatives  de  retour à chaque  fois plus
    difficile,   la   feuille   survivait,   renaissait   sous   de   nouveaux   noms,  Salone
    Tribune,  African   Sentinel,  African   Standart  puis   à   nouveau  Sentinel,   ce
    dernier   s’était   finalement   imposé.   Le flambeau   progressait,   narguant   la
    corruption, traquant les affairistes, passant le mot. Gladys parcourait chaque
    semaine   ses   colonnes.   Elle   aimait   par-dessus   tout   la   petite   rubrique   Nar
    Salone   So,   son   style   maladroit,   ses   questions   parfois   légères,   parfois
    enflammées,   mais   toujours   un   regard   incisif   sur   les   événements.   Pour
    accéder à ce plaisir il fallait se déplacer - oh comme elle aimait ça! - jusqu’à    
    Howe Street, pousser la porte du 27, avancer dans le long couloir obscur qui
    menait  à l’imprimerie  et pénétrer   là –  pas  trop  tôt,  sinon  Pratt,  Pratt  le
    teigneux comme l’avait surnommé Curtis l’associé de Gladys, assis dans la
    pénombre, intimait l’ordre de revenir plus tard – pour prendre avec soi une
    dizaine d’exemplaires, distribuer les neuf autres, c’était la règle et chacun s’y
    engageait....  Voir le roman

     

  • Ce quartier tapi dans la lagune se terrait à dix encablures de la capitale.

    Ce quartier tapi dans la lagune se terrait à dix encablures de la capitale. Il prenait l’allure d’une île qui, sous l’œil morne de la maison délabrée du parti communiste, montrait son épaule boudeuse à la gare maritime et sa ronde de navettes, préférant s’ouvrir au chenal envasé où oscillaient quelques barques sur l’onde métronome de marées alanguies. L’entrelacs vite parcouru de rues étroites et places mal pavées, échappait à la rénovation : façades craquelées, azulejos fissurés… un abandon consenti, ultime résistance peut-être, à la dérive du monde. Ici battait encore un des ventricules du cœur portugais, le cœur qui s’était opposé à la collusion nationale : Salazar et l’Église, le sabre et le goupillon, toujours.Ces évocations d’une adversité larvée, mais omniprésente, me ramenaient sans cesse aux notions d’ennemi, de distances entre les valeurs où s’engouffrent les colères, d’amitiés solidaires dérivant vers d’irréfragables haines, d’amours si puissantes qu’une chute future en aversion parait irréelle, et pourtant…