Extraits nouvelles et romans

  • Fils d'escales Extrait 6

     

    Extraits 6, de Fils d'escales, à paraitre en 2022 (voir)

    « Regarde les hommes flotter », m’assena un soir Maria Delgues qui aimait commenter les travers du monde en usant de formules inspirées de titres de films ou de romans. Yeux plissés,  pipe fine serrée entre les dents, expulsant de longues et métronomes bouffées de fumée grise, elle désignait le bangkca, silhouette araignée qui, en face de nous, s'éloignait de la rive sableuse. À son bord trois formes s'arque-boutaient, travailleuses ;  plus loin, ancrée sur l'horizon incendié, se dressait, intangible, la vedette militaire. « Oui, regarde-les bien ! Ils vont passer devant ces putanos, les saluer, en faisant semblant d'agiter des bouts de filets. Les autres feront semblant d'y croire. Mais qui mourra cette nuit ? »

    Maria avait raison. Dans le coin, plus personne ne pêchait. Sauf du plastique. Alors on vivait au large, armes planquées sous les filets sales et emmêlés,  et on ramenait ce qui passait : des dollars, des euros, des ordinateurs, des smartphones, parfois des vêtements de mer, des balises...  tout ce qui pouvait se revendre dans les îles du nord.    

    Recluse dans cette cabane adossée à un flanc de colline, Maria Delgues tissait les derniers fils de sa vie en noircissant des milliers de pages qu’elle entassait, reliées par des bouts de ficelle, sous un couvre lit en patchwork. Et, sur ce qui finissait par ressembler à un corps obèse dissimulé, elle déposait un napperon en dentelle de Valladolid. « Pièce de musée » m'avait-elle expliqué en caressant du dos de la main les fils d'or de l'ouvrage. « Peut-être tout ce que tu écris aura bien plus de valeur que ce napperon», lui avais-je fait remarquer.  J'étais curieux. Voici une année que nous nous fréquentions. Maria n'avait plus d'âge. Et moi, encore vigoureux,  je m'étais pris d'une étrange amitié pour cette vieille femme au regard de lune noire, aux cheveux de paille et à la peau tannée par des soleils tropicaux qu'elle n'avait plus quittés depuis son exil.  J'aimais l'écouter, la stimuler pour qu'elle raconte, l'enlacer pour qu'elle s'attendrisse, hulmer son parfum de cannelle . « Qu'est-ce que tu fais là espèce de couillonas ? Laisse-moi ! » m'avait-elle chuchoté dans l'oreille la première fois. J'avais senti son corps frêle s'alanguir ; les hommes de sa vie lui murmuraient : «  Laisse toi faire ! Reviens-y Maria, reviens-y.

  • Fils d'escales Extrait 5

    Extraits 5, de Fils d'escales, à paraitre en 2022 (voir)

    Latitude Longitude1

    Sous l'albe des Asturies
    Au miroir des falaises
    Tricotent sur les pavés,
    Mouillés des sueurs du soir,
    Leur pas encore alambiqués,
    Les buveurs de Tinto.
    Ecoute… aux terrasses des bodegas,
    Ces femmes aux voix rauques
    Cris et chuchotis
    Hanches tordues
    Pommeaux de cannes usés
    Attablées, fume-cigarette aux dents,
    Leurs regards perdus
    D’anciennes princesses au rire encanaillé.
    Et s'ouvrent les lèvres de celle-ci !
    Temps d'un ricanement évanescent,
    Jouissant de l'instant où passe l'homme de mer
    Qui peut être, ailleurs, un jour, un autre,
    Lui a offert le grain de sa peau.
    Soupirent les aigres souvenirs
    D'un temps où
    D'un temps oui,
    Un temps dont elle ne jouira plus.
    Et sous leur balcon, à l'aube comme à la nuit,
    Viennent lécher les milliers de briques vérolées de sel
    Les carillons des bigotes empressées,
    Amalgamés aux meuglements indifférents
    Des Libériens, des Maltais, des Panaméens
    Morts à l'assaut de la baie des Basques.     

    Se souviennent-elles,
    Fardées de leurs souvenirs échevelés,
    D'un temps où,
    D'un temps oui
    Un temps dont elles ne sont jamais revenues ?
    Maintenant que sous leur balcon,
    Depuis leurs tombes huileuses,
    D’anciens compagnons trépassés
    Phalanges rongées aux froids de Terre-Neuve,
    Lancent en travers de l'eau du temps 
    Des cris harnachés de mailles et harpons dérisoires.
    Et leurs doigts craquent, se disloquent
    Peinent sur le chanvre à les hisser
    Jusqu’au fer noir et frais,
    Grotesque  gardien des chairs  infécondes.
    Et là-haut, plus loin, plus haut,
    Agrippés aux falaises comme à leurs privilèges,
    Body buildés
      dans leur nid d'aigle,
    Règnent les yachtmen d'un autre temps
    D'un temps où,
    D'un temps oui
    Un temps dont ils retiennent,
    Vains et stériles
    La déchéance.

     


  • Un pays c'est comme un stade (extrait)

    Viendra le plus dur Alex, inventer demain avec nos ennemis ».

    Il avait beaucoup discuté avec son père, tout en l’aidant à relier au moyen de bouts de ficelle les cahiers clandestins de Descartes, Hugo, et surtout Maïakovski dont le vieux avait été, avant la fermeture de l’imprimerie, l’éditeur thuriféraire. Des amis la fréquentaient encore, en secret, la nuit. Le gamin s’enivrait de leurs discussions denses et chuchotées, évoquant des projets auxquels il ne comprenait rien, mais au cœur desquels revenaient souvent les mêmes expressions : « Faudra penser à », « Fais bien attention à », «  On a plus de nouvelles de »… Parfois un homme ou une femme déboulaient soudain pour annoncer qu’il valait mieux lever le camp. Eduardo, fasciné, regardait disparaitre dans la doublure des manteaux, des jupes, des vestes, les feuillets pliés en quatre dans le sens de la longueur. En une courte minute l’appartement se retrouvait vide, rangé, apaisé, encore tout vibrant d’intangibles espérances. Eduardo aimait ça. Dès qu’il avait su lire, il avait voulu savoir. À six ans il emportait des feuillets dans sa chambre. A dix ans il déclamait déjà des passages entiers de La légende siècles ou du Nuage en pantalon.

    Face aux clubs des Prussiens, on trouvait les clubs des Français où se cultivaient la langue et l’art de la rhétorique républicaine, camouflée au sein de discours à double sens. Une curieuse clandestinité publique s’entretenait ainsi, secrète communion de gauche, prudente, orale, décalée.

    Le père fréquentait donc un club de randonnée pédestre ; lui-même Eduardo, avait fini par rallier un club de supporter de football. Le vieux s’en était irrité : «  Fils, je vais te dire une chose : « Un stade, un pays, ou d’autres rassemblements de plus de cinq personnes, c’est pareil…. Tu verras ! Le groupe, c’est le groupe. Fais attention ! »

  • Leurs paumes criaient dans la mienne, leurs yeux m’étouffaient l’âme, (extrait)

    Je fis connaissance d’Isaias un jeune Erythréen d’une vingtaine d’années, avec qui je passai deux soirées à boire le thé sous la bâche de son abri dans les collines. Il allait tenter le passage dans trois jours, pour la quatorzième fois. Pendant qu’il me racontait ça, d’autres gars, quelques femmes, tous du même pays — il les appelait « mes collègues de voyage » — vinrent s’accroupir autour de nous. Ils connaissaient mon métier : Isaias, qui malgré sa jeunesse semblait disposer d’une aura manifeste sur le groupe, leur avait assuré que je n’étais pas journaliste. Et cela les avait rassurés. Comme moi, ils l’écoutaient s’exprimer dans un pidgin assez clair ; ils ponctuaient ses paroles d’onomatopées, de rires, de soupirs. Nombre d’entre eux avaient tout essayé. Certains avaient campé des mois dans les massifs du Djebel Moussa pour répéter les tentatives le plus souvent possible, puis ils avaient renoncé. Trop dur, trop froid. Alors ils s‘étaient repliés ici, aux alentours de Tanger. Au moins il y avait la ville…   Quinze heures de marche pour rallier les abords de Ceuta les nuits d’hiver. En été elles étaient trop courtes, on se faisait capturer par les patrouilles. À chaque expédition sa stratégie, un peu différente, perfectionnée, rassemblant un espoir, fabriquant une loterie nouvelle, billet à composter sur la tranche aiguisée des grillages : la vitesse, l’union, le nombre, le sacrifice, la force… Parfois ça fonctionnait.

    C’est au moment de quitter ces femmes et ces hommes que j’accédai à une certitude. En leur serrant la main. Un à un. Une à une. Leurs paumes criaient dans la mienne, leurs yeux m’étouffaient l’âme, et ce que je recevais d’eux ne ressemblait en rien à ce que j’avais reçu jusque-là de mes autres rencontres. Plus de labyrinthe, plus de choix, plus de lien, je ne voyais plus rien au-delà de leur présence autour d’Isaias. Leurs autres destinées avaient été gommées. Leurs esprits accouplés ne chantaient plus qu’une seule geste contemporaine, d’une monolithique et obsessionnelle voix.

     

     

  • Fils d'escales Extrait 4

    Extraits 4, de Fils d'escales, à paraitre en 2022 (voir) 

    Ce 4 décembre de l'année 1938, il y avait presque un demi-siècle que James C. n'avait, pour ainsi dire, pas remis les pieds à terre. En tout cas, pas sur celle qu’occupait sa p'tite Chicago, nichée, lovée tendrement sous ce nom dans les replis de sa mémoire. Et s’il avait désiré y accomplir le dernier coup de sa carrière, c’était pour se recueillir au moins une fois sur la tombe de son père, honorer l’unique parole du vieux en laquelle il ait cru : « Fiston, une vie ça se fabrique comme une partition de musique, avec un point d’orgue. » 

    Notion obscure à l’époque, mais qui avec le temps avait fini par lui paraître très pertinente. Le vieux avait été pourtant tout ce qu’on voudra, sauf musicien ! Imaginant son fils avocat… « D’affaires » ajoutait-il avec une componction précieuse qui avait le littéralement le don de faire grincer des dents le jeune James ; lui ne rêvait alors que d’être artiste peintre. Autant d’incompréhension avait abouti à une forme de chaos : rien ne s’était passé comme prévu.

     

  • Dix secondes , extrait

    Le roman Dix secondes est paru en 2015 chez Vents d'ailleurs. Sa version intégrale paraitra en janvier 2022 en version numérique.Porte roman dix secondes laurent bonnet

    — Vous voulez parler d'une cohérence ? avait murmuré Antoine, se souvenant
    du court instant consacré à griffonner l'annonce sur le coin de la table du
    Barricou. De Louviny s'était soudain avancé sur son fauteuil, avait tendu le
    bras au-dessus du bureau, en pointant son index sur Antoine. Celui-ci avait
    reculé jusqu'à se caler au fond de son siège.
    — Oui, c'est exactement ça, cohérent, Monsieur Antoine ! Vous avez prononcé
    le mot : CO HE RENT ! Comme votre parti de prendre comme base de calcul le
    nombre de secondes dans une heure, ça se tient, finalement.
    « Ça se tient ?   Il en a de bonnes ! Ça devient grave. Comment mon code
    pourrait-il signifier autre chose que ce que j'ai inventé pour les quatre rendez-
    vous ? »
    Mais là, sous le doigt de Roland de Louviny qui avait continué à parler en
    tapotant   le   tableau   mystérieux,   s'étalait   cette   sorte   d'équation.   Elle   le
    narguait. Il fallait temporiser.
    — Oui vous avez sûrement raison. Finalement, c'est assez simple.
    — Comme vous dîtes, Monsieur Antoine ! Bon, je termine mon résumé. Pour
    les détails vous les trouverez dans les commentaires. Mais n'oubliez pas le
    principal. Vous obtenez le triangle inversé parfait ! Avec le chiffre 9 à chaque
    pointe ! Le symbole absolu de la féminité, la porte de la fécondité, le sexe
    féminin, et cela, depuis la plus haute Antiquité, depuis même le Néolithique.
    L'origine du tout Monsieur Antoine !
    Il avait déversé tout son enthousiasme semblait-il, en l'accompagnant d'une
    curieuse  moue  de  la lèvre  inférieure. Puis en s'agitant à nouveau, il avait
    répété :
    — Le triangle inversé Monsieur Antoine !
    — Évidemment, avait bredouillé Antoine, c'est imparable.
    De Louviny s'était-il aperçu de son envie d'éclater de rire ?  Sans attendre, il
    avait insisté :
    — Ah Monsieur Antoine, je vois bien que vous résistez. Mais non ce n'est pas
    vous, bien sûr que non. Je ne fais que vous informer : ces éléments traversent
    votre code.
    — Mais... c’est venu comme ça.
    Antoine avait commencé une nage entre deux eaux.
    — Oui, comme vous dites, et ce n'est pas fini si j'ose dire. Car, féminité certes,
    mais ce triangle parfait aboutit à une résolution infinie du chiffre 9.
    — Et donc ? …
    — Rien, absolument rien. Tout s'arrête à l'infini.
    — Vous en avez de bonnes vous. Ça fait loin.
    L'autre n'avait pas relevé. Antoine s'était mordu la joue. Un silence s'était
    installé, le numérologue parcourant ses notes, et Antoine, les yeux rivés sur le
    tableau de chiffres pour y déceler une erreur.
    « Certain que si je me retourne maintenant, la grosse Shiva est en train de
    ricaner. »

     

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  • Fils d'escales Extrait 3

    Extraits 3, de Fils d'escales, à paraitre en 2022 (voir)

    J’eus seize ans à l’automne 1919. Je m’embarquai comme matelot de pont sur un des
    vapeurs de l’estuaire, puis devins aide-cuisinier sur un petit ferry en Manche, enfin
    serveur en salle sur un plus gros bâtiment qui desservait la Baltique.
    A vingt ans je trimballais  avec  moi  une  malle  remplie  d’ouvrages.  Le  premier,  acquis  au  prix  de 14 francs,  fut :  Le  Travail  du  Style  enseigné  par  les  corrections  manuscrites  des  grands écrivains, d’Antoine  Albalat, un  essai  remarquable, couronné par le prix Saintour de l’Académie française, édité par la Librairie Armand Collin.

    Puissent tous celles et ceux qui désirent savoir ce qu’écrire veut dire, en prendre connaissance. Il commence ainsi :
    le travail est la condition même d'un bon style. Sauf à de rares exceptions, on peut dire qu'il n'y a pas de livre bien écrit qui n'ait coûté beaucoup de peine.

    Le quotidien de mes aïeux n’ayant été pétri depuis des siècles que de labeur et d’obstination, je trouvai là un bel encouragement.
    Et ce métier me donnerait le temps nécessaire à leur mise en œuvre. Aussi n’hésitai-je
    pas une seconde, lorsqu’en janvier 1922, on m’offrit un poste à bord de la liaison
    transatlantique  inaugurale  du  Steamship  le  Orania,  de  la  Royal  Holland  Lloyd.  Il
    desservait au départ d’Amsterdam, les villes de Lisbonne, Las Palmas, Pernambouc,
    Bahia, Rio de Janeiro, Santos, Montevideo et Buenos-Aires. Tout cet exotisme allait à
    coup sûr orienter ma plume vers l’évocation de puissantes épopées et, à l’heure où
    j’écris ces lignes, je dispose de trois journées pour transcrire ce que je vécus deux ans
    plus tard, lors d’une de nos escales à Lisbonne, un peu avant le départ du 30 juin 1924.

  • Fils d'escales - Extrait 2

    Extraits 2, de Fils d'escales, à paraitre en 2022 (voir)

    Derrière son comptoir, Jerry cessa de nettoyer la machine à bière pour
    jauger la situation. Brad, le maigrelet en veston vert avec sa trogne aplatie, ça allait…
    Plutôt du genre à s’effondrer sans bruit, sans cri, rien qu’un ronflement. Mais l’autre,
    le Rick et sa dégaine de bête de foire, fallait s’en méfier. Pas fiable. Méchant même, ça
    se sentait, avec son quintal à faire peur. Et ces bruits qui couraient au sujet de son
    casier de mec dangereux !   Jerry avisa l’heure. 4 h… La salle était vide. Les premiers gars à débaucher allaient
    bientôt rappliquer. Ça ferait du monde pour le maitriser le gros si d’aventure ça lui
    prenait encore de grimper sur le comptoir en beuglant partout ses histoires d’âme à
    changer, à vendre ou à racheter....

    Voir Fils d'escales

  • Fils d'escales - Extrait 1

    Extraits 1, de Fils d'escales, à paraitre en 2022 (voir)

    Une minute s'écoula. J’observais la femme ; son regard errait dans cette direction,
    semblant s'orienter par à-coups vers le ciel noir qui tout là-haut chevauchait la rue.
    J'attendis…  Je  ne  savais  quoi,  levant  de  temps  à  autre  mon  verre  en  examinant
    l’immeuble, ses porches obscurs, sa façade muette ponctuée d’étroits balconnets aux
    rampes  de  fer  forgé,  quand  soudain,  au  premier  étage,  le  plus  proche  d’entre  eux
    s’anima d’un reflet fugace sur la pierre ; on entrebâillait une porte-fenêtre… Une main
    apparut, déposant très lentement ....

  • On entendait, au-delà de Salem, tousser les vallées de rivières asséchées (extrait)

    Pour la première fois depuis bien longtemps, elle franchit le seuil du  portail. C’était un jour commun. Les orchidées qui bordaient la longue allée ne fleuriraient qu’à l’automne. Les feuilles de bananiers se déchiraient dans le vent d’est. Elle reçut l’odeur du goudron et du gravier, jeta un œil vers les hauteurs qu’elle n’apercevait pas depuis sa terrasse. Rien n’avait changé depuis l’accident. Très loin dans l’azur de brume bleutée, le cône de la soufrière furibonde exhalait des pleurs de lave.

    On entendait, au-delà de Salem, tousser les vallées de rivières asséchées ; elles ne ruisselaient plus que de cendres.

     

     

  • Enraciné sur son cap, il était passé... ( extrait)

    Extrait de : le dernier ulysse aux éditions les defricheurs

    Au pied de laves multimillénaires, inébranlable, enraciné sur son cap, il était passé. Cent cinquante-huit mille tonnes de ferrailles et de marchandises menées par vingt-cinq humains. Derrière lui avait surgi, porté par le vent, le grondement lointain de machines qui ahanaient au rythme de milliers de chevaux-vapeur produits par des pistons et des bielles aussi hauts qu’un immeuble de trois étages. Les bâtiments suivants s’étaient nommés Anastasia II, Vanguard of Norway, Maersk Traveller… Certains avaient défilé sur un horizon indifférent. D’autres s’étaient approchés sur une route dite « de collision », sans dévier, jamais, de leur cap.

  • Salone, le roman, extrait

     Le gouvernement   de   Stevens   frôlait   la
    banqueroute.   Les  prix   des  denrées  grimpaient  sans   cesse.   Le riz   surtout,
    devenu   objet   de   spéculation,   ne   permettait   plus   de   survivre.   La presse
    officielle, mais aussi les autres qui tentaient de respirer sur la mince limite
    qui sépare le Consentir du Collaborer, relataient sans dénoncer. Il fallait bien vivre.
    Restait l’African Sentinel, feuille aux racines séculaires, ronéotypée, éditée
    vaille   que   vaille,   transmise   de   main   à   main   depuis   tout   ce   temps,   un
    bourgeon indépendant qui n’en finissait plus d’éclore et qui toujours trouvait
    successeur parmi les intellectuels le plus à gauche du Fourah Bay College,
    aujourd’hui Patrick Pratt et demain un des étudiants qui l’aiderait à diffuser.
    Tous portaient dans leur cœur l’intime sentiment de prolonger la pensée de
    Wallace Jonhson, le leader disparu, créateur de la Youth League, une idée de
    l’indépendance, une liberté de parole, mais pas seulement, la certitude aussi
    qu’une autre voie restait possible. Il faudrait l’accoucher, lui frayer un chemin
    dans l’esprit des femmes et des hommes de Salone. Depuis les caractères en
    plomb du Révérend Gordon jusqu’à la ronéo de Patrick Pratt, de saccages de
    locaux en arrestations,  d’exils  en tentatives  de  retour à chaque  fois plus
    difficile,   la   feuille   survivait,   renaissait   sous   de   nouveaux   noms,  Salone
    Tribune,  African   Sentinel,  African   Standart  puis   à   nouveau  Sentinel,   ce
    dernier   s’était   finalement   imposé.   Le flambeau   progressait,   narguant   la
    corruption, traquant les affairistes, passant le mot. Gladys parcourait chaque
    semaine   ses   colonnes.   Elle   aimait   par-dessus   tout   la   petite   rubrique   Nar
    Salone   So,   son   style   maladroit,   ses   questions   parfois   légères,   parfois
    enflammées,   mais   toujours   un   regard   incisif   sur   les   événements.   Pour
    accéder à ce plaisir il fallait se déplacer - oh comme elle aimait ça! - jusqu’à    
    Howe Street, pousser la porte du 27, avancer dans le long couloir obscur qui
    menait  à l’imprimerie  et pénétrer   là –  pas  trop  tôt,  sinon  Pratt,  Pratt  le
    teigneux comme l’avait surnommé Curtis l’associé de Gladys, assis dans la
    pénombre, intimait l’ordre de revenir plus tard – pour prendre avec soi une
    dizaine d’exemplaires, distribuer les neuf autres, c’était la règle et chacun s’y
    engageait....  Voir le roman

     

  • Ce quartier tapi dans la lagune se terrait à dix encablures de la capitale.

    Ce quartier tapi dans la lagune se terrait à dix encablures de la capitale. Il prenait l’allure d’une île qui, sous l’œil morne de la maison délabrée du parti communiste, montrait son épaule boudeuse à la gare maritime et sa ronde de navettes, préférant s’ouvrir au chenal envasé où oscillaient quelques barques sur l’onde métronome de marées alanguies. L’entrelacs vite parcouru de rues étroites et places mal pavées, échappait à la rénovation : façades craquelées, azulejos fissurés… un abandon consenti, ultime résistance peut-être, à la dérive du monde. Ici battait encore un des ventricules du cœur portugais, le cœur qui s’était opposé à la collusion nationale : Salazar et l’Église, le sabre et le goupillon, toujours.Ces évocations d’une adversité larvée, mais omniprésente, me ramenaient sans cesse aux notions d’ennemi, de distances entre les valeurs où s’engouffrent les colères, d’amitiés solidaires dérivant vers d’irréfragables haines, d’amours si puissantes qu’une chute future en aversion parait irréelle, et pourtant…