éléctions 2022

  • La voix des gens

    Vous, amis déjà réfugiés à l'arrière des barricades d'un Front républicain auto-édifié, multi-proclamé, vous qui appelez à voter pour un "démocrate" que vous savez tyrannique, vous qui, pour aider à accepter cette déchéance, hiérarchisez les dangers, et même vous, les autres, pour qui l'envie de voter à gauche fut dans la vie inversement proportionnelle à l'âge et au capital possédé, je vous entends.

    Mais l'expérience de la "voix des gens", acquise au cours de mes voyages et rencontres, me suggère de vous adresser deux questions.

    Oh, vous allez voir, elles sont bien simples : l'une provient d'un sage, l'autre du peuple. Sans doute saurez-vous opérer la moyenne…

    La première s'inspire de ce qui m'est rapporté depuis Fontenay-aux-Roses, quand Robert Badinter, en avril 2002, dans un discours que peu remarquèrent, fustigea les leaders de gauche : unanimes, ils venaient d'appeler à voter Chirac "sans condition". Réagir sous le coup de la peur, avait formulé Badinter, n'est plus faire de la politique, c'est faire la girouette, et que je sache "nous sommes encore en démocratie, et les troupes franquistes ne sont pas aux portes de Madrid". 

    Alors, amis du Front républicain 2022, sachant que, selon vous, d'une part nous vivons encore en démocratie (beaucoup nous l'ont assez répété pendant cinq ans), et que d'autre part les chars russes ne sont pas aux portes de Bruxelles et Strasbourg, je vous adresse ces questions :

    Cette fois, quelles garanties avez-vous exigées AVANT de faire Front ; en avez-vous pris le temps ? Avez-vous, avec vos leaders d'opinion, imaginé par exemple une grande manifestation nationale dans la semaine qui suit le second tour, pour rappeler que votre vote n'est pas de conviction  ?

    Ou bien avez-vous, comme en 2002 et 2017, donné tout bonnement quitus ?

    Ah ! J'entends que non… Comme c'est dommage…

    D'où la seconde question  : 

     Celle-ci m'est glissée à l'oreille par celles et ceux à qui  Jack London avait offert ce dur nom de "Peuple de l'abîme".

    Vous les connaissez, aujourd'hui, ces membres d'une humanité qui œuvre dans les fondations de NOTRE pyramide, exploités, épuisés, licenciés, éborgnés, mutilés, Rond-point-isés, RSA-isés, sans cesse appauvris, mais sans qui NOTRE  pyramide s'écroulerait.     

    Figurez-vous qu'ils vous questionnent : comme cette fois encore vous n'avez pris aucune garantie, et comme des cinq années passées ils gardent  le souvenir amer d'avoir été abandonnés par une grande partie de ceux du Front 2017 qui ont accepté de voir le tyran-démocrate "se tamponner le coquillard" de la fameuse œuvre de barrage, eh bien oui ! À cause de tout cela, ce peuple-là vous questionne : serez-vous cette fois à leurs côtés, quand, Assemblée asservie à nouveau –  n'en doutez pas, votre Front fracturé ira jusque-là – la tyrannie démocratique délétère de celui que vous demandez à élire se remettra en marche  ? Oui, serez-vous cette fois présents et solidaires ?  Ou bien allez-vous assister à nouveau au massacre sans rien faire, en substance applaudir depuis des balcons tartufféens quand certains du Peuple de l'abîme vous sauve, mais  détourner la tête quand les Sages corrompus de votre République les éradiquent de VOTRE corps social, validant de vos silences corrompus des lois ségrégationnistes ?   

    “Écoutez-nous ! vous crie ce peuple, écoutez-nous, mon Bon Monsieur, ma Bonne Dame et votre Seigneurie prometteuse, mais sans être certains de votre soutien cette fois, vraiment désolé de vous le dire ainsi – que vos bontés pardonnent le mauvais langage, c'est notre arme, avec notre bulletin : mais allez donc vous faire foutre !”

    *

    Amis du Front républicain 2022, personnellement, j'ai envie de vous dire : si vous êtes encore capable, d'ici le second tour de ces élections,  d'œuvrer à des garanties et répondre à la première question, peut-être n'aurez-vous pas à répondre à la seconde. Mais à vous voir détaler comme des lapins de garenne(1) vers le terrier que l'on vous désigne comme refuge, un grand doute m'étreint. Surtout quand certains continuent d'appeler à la rescousse le classique débat entre éthique de conviction et éthique de responsabilité, oubliant que Max Weber quand il en formula les termes n'examina pas le cas qui aujourd'hui est le vôtre  :  la prise en otage calculée de votre libre-arbitre.  Autrement dit, vous tentez de raisonner avec un fusil sur la tempe, à l'image des deux années très éducatives qui viennent de passer, et vous en renforcez encore le principe.

    Reste ma conscience de gauche… Quarante années de vote, ce n'est pas rien, sans compter l'ascendance.  Alors je l'entends crier à votre Front républicain  :  Si voter avec toi, c'est me retrouver à devoir descendre dans la rue pendant cinq ans (peut-être sept de plus, au bas mot),  mais sous régime de ton regard fuyant, de ta complicité tacite avec l'ordre et la loi quels qu'ils soient, de ta coercition sanitaire, et plus généralement de ton inaction validant le "sens délétère du monde",  en fait à vivre sous un Talon de Fer consenti que tu auras validé de tes silences accouardis, eh bien ta barricade, cher ami-traître de mon cœur, n'est plus la mienne.  

    Laurent LD Bonnet, 17 avril 2022.

    1 :  image empruntée à François Sureau dans son discours de réception à l'Académie Française