Journal de voyage au pays des fictions... Extraits ou Impressions

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Ban ka

Fils d'escales Extrait 6

« Regarde les hommes flotter », m’assena un soir Maria Delgues qui aimait commenter les travers du monde en usant de formules inspirées de titres de films ou de romans. Yeux plissés,  pipe fine serrée entre les dents, expulsant de longues et métronomes bouffées de fumée grise, elle désignait le bangkca, silhouette araignée qui, en face de nous, s'éloignait de la rive sableuse. À son bord trois formes s'arque-boutaient, travailleuses ;  plus loin, ancrée sur l'horizon incendié, se dressait, intangible, la vedette militaire. « Oui, regarde-les bien ! Ils vont passer devant ces putanos, les saluer, en faisant semblant d'agiter des bouts de filets. Les autres feront semblant d'y croire. Mais qui mourra cette nuit ? »

Maria avait raison. Dans le coin, plus personne ne pêchait. Sauf du plastique. Alors on vivait au large, armes planquées sous les filets sales et emmêlés,  et on ramenait ce qui passait : des dollars, des euros, des ordinateurs, des smartphones, parfois des vêtements de mer, des balises...  tout ce qui pouvait se revendre dans les îles du nord.    

Recluse dans cette cabane adossée à un flanc de colline, Maria Delgues tissait les derniers fils de sa vie en noircissant des milliers de pages qu’elle entassait, reliées par des bouts de ficelle, sous un couvre lit en patchwork. Et, sur ce qui finissait par ressembler à un corps obèse dissimulé, elle déposait un napperon en dentelle de Valladolid. « Pièce de musée » m'avait-elle expliqué en caressant du dos de la main les fils d'or de l'ouvrage. « Peut-être tout ce que tu écris aura bien plus de valeur que ce napperon», lui avais-je fait remarquer.  J'étais curieux. Voici une année que nous nous fréquentions. Maria n'avait plus d'âge. Et moi, encore vigoureux,  je m'étais pris d'une étrange amitié pour cette vieille femme au regard de lune noire, aux cheveux de paille et à la peau tannée par des soleils tropicaux qu'elle n'avait plus quittés depuis son exil.  J'aimais l'écouter, la stimuler pour qu'elle raconte, l'enlacer pour qu'elle s'attendrisse, hulmer son parfum de cannelle . « Qu'est-ce que tu fais là espèce de couillonas ? Laisse-moi ! » m'avait-elle chuchoté dans l'oreille la première fois. J'avais senti son corps frêle s'alanguir ; les hommes de sa vie lui murmuraient : «  Laisse toi faire ! Reviens-y Maria, reviens-y.