Extraits nouvelles et romans *** Articles de réflexion critique

Ecrire - Libre - Conter

  • De l'inspiration (réflexion)

    Beaucoup s'étonnent que l'on puisse s'aventurer au large : L'immensité, l'isolement, l'impossible démission, le sentiment de colères liquides impossibles à mesurer, à qualifier. Je peine parfois à expliquer.
    Découvrant cette photographie, je réalisai que la réponse se trouvait là : Côtoiement respectueux avec l'immensité, l'isolement, et les colères liquides que l'on apprivoise en leur caressant l'échine. Écrire un roman ressemble à cela.
    Baie de Sydney - © Haig Gilchrist

  • Des choix en écriture ( réflexion)

    Existe en écriture, un point précis du temps à partir duquel tout bascule : choix de l’angle… du point de vue, champ ou du contre champ, en somme nous décidons du destin de l’inspiration.Au-delà de cet instant, tout diffère. On suggérera un état d’ordre quantique… L’autre celui dans lequel on n’écrira plus, diverge, s’éloigne et disparait. Il ne sera plus, après 10.000 puis 100.0000 mots agencés dans l’architecture choisie, qu’une vague ombre du passé.


    Et nous progressons sur un chemin de poussières. Empreints de tendresse pour le roman qui nous accompagne et dont on est certain qu’il est seul désormais, à pouvoir aboutir. Au commencement pourtant, comme à partir de cette photo, était l’angle. Puis il fallut régler sa  longueur d'onde
    Choix mystérieux à multiples inconnues. Sans retour.

    Ici quelques exemples d'angles et variations de longueurs d'onde.
    Cette dernière, encore plus complexe à régler, serait dans cette métaphore de la patte d'oie, le choix de monture.
    Sommes nous arbitre de ces choix ? En apparence seulement, car derrière l'auteur existe une magie, l'histoire, les histoires. Chacune d'elle requerra son angle et sa longueur d'onde.  Et je préfèrerai toujours ouvrir la porte, m'effacer, pour offrir le passage à l'éternelle formule qui rassemble tous les choix : Il était une fois.


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    De toute façon cette foutue bécane avait fait son temps. L’abandonner ici ou ailleurs ne changerait rien à l’affaire. La balancer dans le fossé non plus, il valait mieux la laisser visible. Elle ferait sans doute le bonheur d’un ferrailleur du coin, ou d’un gamin bricoleur qui la retaperait en rêvant à son premier grand voyage…
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    Mailee marchait sur cette piste secondaire depuis une dizaine de miles. La carte indiquait un croisement avec Ellis Rd où elle pensait tendre le pouce, rejoindre la 83 pour Eden et trouver une dépanneuse. De toute façon, le motard qui s’était arrêté une demi-heure avant et lui avait promis de prévenir le premier garage, ne lui serait plus d’aucun secours… Sa moto gisait là au milieu de la route, délestée de son paquetage. Mailee apercevait au loin en plein milieu du filet blanc de rocaille, la silhouette du bonhomme qui oscillait dans la chaleur.
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    Douzième prise… Harper travaillait à l’ancienne. Il ajustait encore la mise au point, calculait l’ombre qui durcissait l’ambiance, modelait le jeté de bras de la fille et Bon Dieu ! Elle avait mis une heure à comprendre ça ! Comme la longueur de son pas qui réglait le déhanché, mais cela avait été plus facile, bien sûr ! Encore une fois Pitt s’était foutu de sa demande : « Sur ce coup, tu vas me dégoter une danseuse ! Pas un de tes modèles qui ne savent jamais quoi faire du haut de leur corps.» Pourtant celle-ci se débrouillait bien, une vraie bosseuse. « Allez vas-y ! s’écria-t-il, et retourne-toi juste après être passée. Curieuse ! Tu entends ce que je te dis ? Tu es curieuse ! » La fille acquiesça et se mit à marcher vers Harper. Il pensa : « J’adorerai toujours cet instant, juste celui-ci...»
    ………………………………………………… ou
    C’est vrai, j’avais fini par détester Fred, Ô Dieu c’est vrai, mais pas au point de lui souhaiter du mal, encore moins de le tuer. Et pourtant… Je crois bien que cette idée-là m’est venue au petit matin, entre le premier bruit de roues sur le bitume, et sa première toux crachoteuse qu’il a collé avec son odeur dans mon dos ; j’ai senti son souffle qu’il essayait de glisser vers mes hanches, et je me suis dit : « Maintenant qu’il a viré la tune, il faut que ça cesse… » Et voilà que sa sale carcasse d’obsédé bouffait la poussière du canyon, cinquante mètres en dessous du rocher où nous avions piqueniqué la veille. Après cette difficile minute, tout devint simple : J’étais pour un temps — celui indispensable à ma résurrection — la fille qui signalait une moto abandonnée. Au-delà, je serais loin…
    …………………………….. ou
    Il y a des soirs comme ça. Tout va mal. Vraiment tout. Du taff définitivement sans perspective, jusqu’à la belle-mère qui vous harcèle de coups de fil pour savoir où est passé « son » Charles, avec une étape par votre meilleure amie qui vous reproche l’absence de réponse à son courriel de la veille, une autre par « votre p’tit garagiste » qui vous annonce une réparation pour laquelle rien qu’en main d’œuvre, « il faut bien compter 900 euros », enfin une dernière, l’apogée du désastre bien sûr, «votre p’tit cordonnier » fermé pour cause exceptionnelle à 18h, avec là-bas sur son comptoir, posé en évidence, une enveloppe avec un nom écrit en gros, Rachel Gontz, Vous, avec les deux mains accrochées à la grille, en train de crier « Merde » dans votre écharpe parce qu’il fait très très froid et que dans cette enveloppe se trouvent la clef de votre appartement et son double... Alors vous marchez dans la ville qui s’assombrit. Des gens fument sur un trottoir en buvant un verre. On vous regarde sans trop vous prêter d’attention et vous décidez d’entrer dans cette salle qui de l’extérieur ne ressemble pas à grand-chose, en tout cas pas à un bar. Vous lisez sur une vitre : Exposition Marc Volunteer. Le nom bien sûr vous amuse. Et vous avancez jusqu’aux premières cimaises que vous apercevez au-dessus des têtes. On s’écarte. Vous vous faufilez, et ça devient… mon histoire :
    A/ Quand j’ai vu cette route qui s'étirait depuis nulle part, cette fille seule, avec sa moto peut-être, je fus envahie de ce genre de petite évidence qui gagne et s'insinue : Cette fille c'est moi.
    B/ Quand j’ai vu cette route qui ne ressemblait à rien de connu, cette bécane abandonnée comme un cadavre et cette fille seule qui s'en foutait je n'eus plus qu'une obsession : la retrouver, elle, cette fille et son indifférence magnifique ; ça me plaisait et je voulais en connaitre le secret.
    C/ Quand j'ai vu cette route, la dimension graphique de cette moto qui semblait bramer la gueule ouverte pour que cette fille l'achève plutôt que l'abandonner à une mort lente, je fus gagnée par une insidieuse obsession qu'il fallut bien m'avouer le soir-même à l'hôtel : Je voulais rencontrer ce photographe.

    ................................................................................................ et
    Il manquera les points de vue de la moto, de la route, du crotale qui serpente dans la rocaille, du shériff ou d’un fermier qui arrivent en pick-up et aperçoivent cette scène, et puis d’autres angles encore, d'autres longueur d'onde, une infinité sans doute… ceux-ci n'appartiennent qu'à une journée, un état.
    Une seule inspiration survivra. Pour l'histoire. Et son sens.

     

  • Enraciné sur son cap, il était passé... ( extrait)

    Extrait de : le dernier ulysse aux éditions les defricheurs

    Au pied de laves multimillénaires, inébranlable, enraciné sur son cap, il était passé. Cent cinquante-huit mille tonnes de ferrailles et de marchandises menées par vingt-cinq humains. Derrière lui avait surgi, porté par le vent, le grondement lointain de machines qui ahanaient au rythme de milliers de chevaux-vapeur produits par des pistons et des bielles aussi hauts qu’un immeuble de trois étages. Les bâtiments suivants s’étaient nommés Anastasia II, Vanguard of Norway, Maersk Traveller… Certains avaient défilé sur un horizon indifférent. D’autres s’étaient approchés sur une route dite « de collision », sans dévier, jamais, de leur cap.

  • Salone, le roman, extrait

     Le gouvernement   de   Stevens   frôlait   la
    banqueroute.   Les  prix   des  denrées  grimpaient  sans   cesse.   Le riz   surtout,
    devenu   objet   de   spéculation,   ne   permettait   plus   de   survivre.   La presse
    officielle, mais aussi les autres qui tentaient de respirer sur la mince limite
    qui sépare le Consentir du Collaborer, relataient sans dénoncer. Il fallait bien vivre.
    Restait l’African Sentinel, feuille aux racines séculaires, ronéotypée, éditée
    vaille   que   vaille,   transmise   de   main   à   main   depuis   tout   ce   temps,   un
    bourgeon indépendant qui n’en finissait plus d’éclore et qui toujours trouvait
    successeur parmi les intellectuels le plus à gauche du Fourah Bay College,
    aujourd’hui Patrick Pratt et demain un des étudiants qui l’aiderait à diffuser.
    Tous portaient dans leur cœur l’intime sentiment de prolonger la pensée de
    Wallace Jonhson, le leader disparu, créateur de la Youth League, une idée de
    l’indépendance, une liberté de parole, mais pas seulement, la certitude aussi
    qu’une autre voie restait possible. Il faudrait l’accoucher, lui frayer un chemin
    dans l’esprit des femmes et des hommes de Salone. Depuis les caractères en
    plomb du Révérend Gordon jusqu’à la ronéo de Patrick Pratt, de saccages de
    locaux en arrestations,  d’exils  en tentatives  de  retour à chaque  fois plus
    difficile,   la   feuille   survivait,   renaissait   sous   de   nouveaux   noms,  Salone
    Tribune,  African   Sentinel,  African   Standart  puis   à   nouveau  Sentinel,   ce
    dernier   s’était   finalement   imposé.   Le flambeau   progressait,   narguant   la
    corruption, traquant les affairistes, passant le mot. Gladys parcourait chaque
    semaine   ses   colonnes.   Elle   aimait   par-dessus   tout   la   petite   rubrique   Nar
    Salone   So,   son   style   maladroit,   ses   questions   parfois   légères,   parfois
    enflammées,   mais   toujours   un   regard   incisif   sur   les   événements.   Pour
    accéder à ce plaisir il fallait se déplacer - oh comme elle aimait ça! - jusqu’à    
    Howe Street, pousser la porte du 27, avancer dans le long couloir obscur qui
    menait  à l’imprimerie  et pénétrer   là –  pas  trop  tôt,  sinon  Pratt,  Pratt  le
    teigneux comme l’avait surnommé Curtis l’associé de Gladys, assis dans la
    pénombre, intimait l’ordre de revenir plus tard – pour prendre avec soi une
    dizaine d’exemplaires, distribuer les neuf autres, c’était la règle et chacun s’y
    engageait....  Voir le roman

     

  • Ce quartier tapi dans la lagune se terrait à dix encablures de la capitale.

    Ce quartier tapi dans la lagune se terrait à dix encablures de la capitale. Il prenait l’allure d’une île qui, sous l’œil morne de la maison délabrée du parti communiste, montrait son épaule boudeuse à la gare maritime et sa ronde de navettes, préférant s’ouvrir au chenal envasé où oscillaient quelques barques sur l’onde métronome de marées alanguies. L’entrelacs vite parcouru de rues étroites et places mal pavées, échappait à la rénovation : façades craquelées, azulejos fissurés… un abandon consenti, ultime résistance peut-être, à la dérive du monde. Ici battait encore un des ventricules du cœur portugais, le cœur qui s’était opposé à la collusion nationale : Salazar et l’Église, le sabre et le goupillon, toujours.Ces évocations d’une adversité larvée, mais omniprésente, me ramenaient sans cesse aux notions d’ennemi, de distances entre les valeurs où s’engouffrent les colères, d’amitiés solidaires dérivant vers d’irréfragables haines, d’amours si puissantes qu’une chute future en aversion parait irréelle, et pourtant…

  • De l'usage étymologique en voyage

    Escale : échelle facilitant le débarquement ou l’embarquement.
    Débarquer : être dans l’état de celui qui descend de sa barque ; ignorant des faits récents.
    C’est vrai, rien ne définit mieux l’acte de traverser : ni rail ni bitume, ces liens incessants… Pas de ciel où nous nous projetons en d’avides accélérations. Oui… l’eau demeure, par son danger, ses parures, son lyrisme et les faciles emphases qu’elle suggère, cet amer et long chemin dont le joug à chaque fois nous oblige à renaitre ignorants. Et sans doute est-ce pour cela qu’à chaque escale ils me sautent aux yeux, ces "Impossibles à ignorer" :
    Melinda, la pompiste de la station maritime de Cariacou… Elle voulait embarquer mais n’avait pas le temps de trouver son échelle…
    Sekie, l’homme du beach bar à Chatham… Il tremble chaque année à l’idée qu’un groupe d’industrie touristique accepte l’offre du gouvernement : 40 millions de dollars pour développer un projet sur la baie.
    Adonis Small, l’homme de Châteaubelair à St Vincent. Il m’aborde en barque à rames, préfèrera trois bières à un repas, et montrera, fier, ses mains de « sugar can workers ». Do you think I can work in Guadeloupe ? — Ey Adonis, you know… owners of sugar can fields are descendant of slavers… How do you think they consider black workers ? Ey Adonis, you know… How do you think they consider sugar can workers ? — Yes man, but 100 € for a day… (1)
    Comment ignorer les paquebots dévoreurs de paradis lorsqu'à quelques milles se courbe pour survivre dans la rocaille volcanique ce jardinier d’un Eden insensé ?
    Et nourris des mêmes ciments ravagés, fleurissent en frères d’armes, les grafs des gangs : CRIP, NDM... (2)

    (1) Tu crois que je peux travailler en Guadeloupe ? - Ey Adonis, tu sais, les propriétaires de champs de canne à sucre sont des descendants d'esclavagistes... Comment penses-tu qu'ils considèrent les travailleurs noirs ? - Oui mec, mais 100 € par jour.....
    (2) Crips : Gang afro-américain créé à Los Angeles en 68 ; Les Crips se déclineront ensuite aux pays limitrophes sous influence américaine.
    (3) NDM : New Democratic Party : pour en parler, Adonis Small baissait la voix et jetait sans cesse un oeil derrière son épaule...

  • Des regards en voyage

    De cette première escale à Grenade, je retiendrai le vent, l'amitié, le large aux parfums Maltesiens, et sur l'île de Cariacou, ce regard de femme qui ne m'était pas adressé. Celui qui le reçut l'ignora. Alors j'ai imaginé ses molécules invisibles éparpillées dans le vent, errant à jamais. Où se trouve le cimetière des regards perdus ?
    Enfin, ce 1er novembre à Greenville, en escale sur l'austère et inhospitalière côte Est : à qui, à quoi pensait ce vieil homme devant la turbulence du port et mon voilier au mouillage ? C'est son âge qui m'a d'abord répondu : génération Bishop ! ai-je imaginé. Maurice Bishop .. Fusillé quelques jours avant le débarquement américain de 83. Et lui, aujourd'hui, seul au premier étage d'un bâtiment délabré dont le fronton annonce Bakery mais où ne se trouve aucun pain, au souvenir de quelles blessures son corps se tordait-il ? Opposant, ? Compagnon de route ? Ou rien d'aussi politique … Je reviendrai me suis-je dit, il sera là et je lui parlerai.
    Une semaine plus tard, triant mes clichés, je me renseignai : une partie de la Task Force débarqua ici dans la rade de Greenville, le 25 octobre. Les combats prirent fin le 1er novembre