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  • Dix secondes , extrait

    Le roman Dix secondes est paru en 2015 chez Vents d'ailleurs. Sa version intégrale paraitra en janvier 2022 en version numérique.Porte roman dix secondes laurent bonnet

    — Vous voulez parler d'une cohérence ? avait murmuré Antoine, se souvenant
    du court instant consacré à griffonner l'annonce sur le coin de la table du
    Barricou. De Louviny s'était soudain avancé sur son fauteuil, avait tendu le
    bras au-dessus du bureau, en pointant son index sur Antoine. Celui-ci avait
    reculé jusqu'à se caler au fond de son siège.
    — Oui, c'est exactement ça, cohérent, Monsieur Antoine ! Vous avez prononcé
    le mot : CO HE RENT ! Comme votre parti de prendre comme base de calcul le
    nombre de secondes dans une heure, ça se tient, finalement.
    « Ça se tient ?   Il en a de bonnes ! Ça devient grave. Comment mon code
    pourrait-il signifier autre chose que ce que j'ai inventé pour les quatre rendez-
    vous ? »
    Mais là, sous le doigt de Roland de Louviny qui avait continué à parler en
    tapotant   le   tableau   mystérieux,   s'étalait   cette   sorte   d'équation.   Elle   le
    narguait. Il fallait temporiser.
    — Oui vous avez sûrement raison. Finalement, c'est assez simple.
    — Comme vous dîtes, Monsieur Antoine ! Bon, je termine mon résumé. Pour
    les détails vous les trouverez dans les commentaires. Mais n'oubliez pas le
    principal. Vous obtenez le triangle inversé parfait ! Avec le chiffre 9 à chaque
    pointe ! Le symbole absolu de la féminité, la porte de la fécondité, le sexe
    féminin, et cela, depuis la plus haute Antiquité, depuis même le Néolithique.
    L'origine du tout Monsieur Antoine !
    Il avait déversé tout son enthousiasme semblait-il, en l'accompagnant d'une
    curieuse  moue  de  la lèvre  inférieure. Puis en s'agitant à nouveau, il avait
    répété :
    — Le triangle inversé Monsieur Antoine !
    — Évidemment, avait bredouillé Antoine, c'est imparable.
    De Louviny s'était-il aperçu de son envie d'éclater de rire ?  Sans attendre, il
    avait insisté :
    — Ah Monsieur Antoine, je vois bien que vous résistez. Mais non ce n'est pas
    vous, bien sûr que non. Je ne fais que vous informer : ces éléments traversent
    votre code.
    — Mais... c’est venu comme ça.
    Antoine avait commencé une nage entre deux eaux.
    — Oui, comme vous dites, et ce n'est pas fini si j'ose dire. Car, féminité certes,
    mais ce triangle parfait aboutit à une résolution infinie du chiffre 9.
    — Et donc ? …
    — Rien, absolument rien. Tout s'arrête à l'infini.
    — Vous en avez de bonnes vous. Ça fait loin.
    L'autre n'avait pas relevé. Antoine s'était mordu la joue. Un silence s'était
    installé, le numérologue parcourant ses notes, et Antoine, les yeux rivés sur le
    tableau de chiffres pour y déceler une erreur.
    « Certain que si je me retourne maintenant, la grosse Shiva est en train de
    ricaner. »

     

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  • Fils d'escales Extrait 3

    Extraits 3, de Fils d'escales, à paraitre en 2022 (voir)

    J’eus seize ans à l’automne 1919. Je m’embarquai comme matelot de pont sur un des
    vapeurs de l’estuaire, puis devins aide-cuisinier sur un petit ferry en Manche, enfin
    serveur en salle sur un plus gros bâtiment qui desservait la Baltique.
    A vingt ans je trimballais  avec  moi  une  malle  remplie  d’ouvrages.  Le  premier,  acquis  au  prix  de 14 francs,  fut :  Le  Travail  du  Style  enseigné  par  les  corrections  manuscrites  des  grands écrivains, d’Antoine  Albalat, un  essai  remarquable, couronné par le prix Saintour de l’Académie française, édité par la Librairie Armand Collin.

    Puissent tous celles et ceux qui désirent savoir ce qu’écrire veut dire, en prendre connaissance. Il commence ainsi :
    le travail est la condition même d'un bon style. Sauf à de rares exceptions, on peut dire qu'il n'y a pas de livre bien écrit qui n'ait coûté beaucoup de peine.

    Le quotidien de mes aïeux n’ayant été pétri depuis des siècles que de labeur et d’obstination, je trouvai là un bel encouragement.
    Et ce métier me donnerait le temps nécessaire à leur mise en œuvre. Aussi n’hésitai-je
    pas une seconde, lorsqu’en janvier 1922, on m’offrit un poste à bord de la liaison
    transatlantique  inaugurale  du  Steamship  le  Orania,  de  la  Royal  Holland  Lloyd.  Il
    desservait au départ d’Amsterdam, les villes de Lisbonne, Las Palmas, Pernambouc,
    Bahia, Rio de Janeiro, Santos, Montevideo et Buenos-Aires. Tout cet exotisme allait à
    coup sûr orienter ma plume vers l’évocation de puissantes épopées et, à l’heure où
    j’écris ces lignes, je dispose de trois journées pour transcrire ce que je vécus deux ans
    plus tard, lors d’une de nos escales à Lisbonne, un peu avant le départ du 30 juin 1924.

  • Fils d'escales - Extrait 2

    Extraits 2, de Fils d'escales, à paraitre en 2022 (voir)

    Derrière son comptoir, Jerry cessa de nettoyer la machine à bière pour
    jauger la situation. Brad, le maigrelet en veston vert avec sa trogne aplatie, ça allait…
    Plutôt du genre à s’effondrer sans bruit, sans cri, rien qu’un ronflement. Mais l’autre,
    le Rick et sa dégaine de bête de foire, fallait s’en méfier. Pas fiable. Méchant même, ça
    se sentait, avec son quintal à faire peur. Et ces bruits qui couraient au sujet de son
    casier de mec dangereux !   Jerry avisa l’heure. 4 h… La salle était vide. Les premiers gars à débaucher allaient
    bientôt rappliquer. Ça ferait du monde pour le maitriser le gros si d’aventure ça lui
    prenait encore de grimper sur le comptoir en beuglant partout ses histoires d’âme à
    changer, à vendre ou à racheter....

    Voir Fils d'escales

  • Fils d'escales - Extrait 1

    Extraits 1, de Fils d'escales, à paraitre en 2022 (voir)

    Une minute s'écoula. J’observais la femme ; son regard errait dans cette direction,
    semblant s'orienter par à-coups vers le ciel noir qui tout là-haut chevauchait la rue.
    J'attendis…  Je  ne  savais  quoi,  levant  de  temps  à  autre  mon  verre  en  examinant
    l’immeuble, ses porches obscurs, sa façade muette ponctuée d’étroits balconnets aux
    rampes  de  fer  forgé,  quand  soudain,  au  premier  étage,  le  plus  proche  d’entre  eux
    s’anima d’un reflet fugace sur la pierre ; on entrebâillait une porte-fenêtre… Une main
    apparut, déposant très lentement ....

  • Homo commercialus ( reflexion)

    Cap Finisterre,

    Ce soir là, je me suis demandé quels rapports, il y a 2000 ans, pouvaient bien entretenir les Artabres orpailleurs de ce Finisterre là avec les marchands Osismes de notre Finistere breton. Du commerce bien sûr, du commerce... déjà.
     

  • De la valeur littéraire et son appréciation. (réflexion)

    L'auteure d'Harry Potter publie un roman sous un pseudo : 1500 exemplaires vendus. Une fois révélée, elle vend le même roman à 500.000.

    Que dit ce constat de la valeur littéraire et son aprréciation ? De nos désirs concertés ? Du récit de la qualité et des fables de la quantité ?

    Je ne peux trouver réponse mieux exprimée que par Borges  :

    "Borges n'ignora pas l'histoire, mais la seule histoire littéraire qu'il reconnaissait était celle de la lecture. Ce sont les lectures qui sont historiques, et non pas les œuvres, dans la mesure où celles-ci restent toujours les mêmes et seules les lectures changent avec le temps. La valeur même des œuvres en dépend.(1)"

    Ainsi, dans un essai de 1928, c’est un Borges universel et visionnaire qui nous propose, à travers l’exemple de la métaphore, de bien vouloir considérer les événements de nos entrepreneurs en littérature, comme ce qu’ils sont, et non comme ce qu’ils prétendent être. La qualité littéraire ne se décrète pas sur un calendrier. Elle s’inscrit, se grave, et nous interpelle, vraiment, à force de temps et d’espace. Un temps long. Un espace circonspect. Notions certes aujourd’hui entachées de désuétude. Sauf à bien lire et écouter Borges :

    " Si les manifestations de beauté verbale que peut nous accorder l’art étaient infaillibles, il existerait des anthologies non chronologiques, voire dépourvues de listes d’auteur. La seule évidence de beauté de chaque composition suffirait à la justifier. Cette conduite serait bien évidemment extravagante et même dangereuse dans les anthologies en usage. Comment admirer les sonnets de Joan Buscan, si nous ne savons pas qu’ils furent les premiers à être écrits dans notre langue ? Comment supporter ceux d’Untel ou d’Untel, si nous ignorons que ces derniers en ont commis beaucoup d’autres, encore plus intimement désastreux, et qu’ils sont de surcroit, amis de l’anthologiste ? Je crains, sur ce point, de ne pas être très clair et au risque de trop simplifier le sujet, je vais donner en exemple la métaphore suivante, isolée de son contexte : « L’incendie, avec ses féroces mâchoires, dévore les champs. »
    Cette locution est-elle condamnable ou bien acceptable ? J’affirme que cela dépend uniquement de la « qualité » de son auteur, et cela n’est point un paradoxe. Supposons que nous soyons dans un café de la rue Corrientes et qu’un auteur me la propose, comme étant sa dernière trouvaille. Je penserai : « Faire des métaphores est aujourd’hui, une préoccupation très commune. Remplacer « dévorer » par « brûler » ne serait pas un changement très avantageux ; l’allusion aux mandibules en étonnera plus d’un, mais c’est une faiblesse du poète qui se laisse entrainer par la locution « feu dévorant ». C’est un automatisme. Bref, tout cela est nul … » Supposons maintenant qu’on me présente cette phrase comme venant d’un poète chinois. Je penserai : « Pour les chinois, tout se rapporte au dragon, et je me représenterai un incendie lumineux comme un feu de joie, tournoyant dans un mouvement perpétuel, et cela me remplira de satisfaction. Supposons que la phrase soit utilisée par le témoin d’un incendie ou mieux encore, par une personne menacée par les flammes. Je penserai : « Cette conception d’un feu avec des mandibules est véritablement horrible et cauchemardesque et elle ajoute une odieuse malignité humaine à un fait inconscient. La phrase dès lors est presque mythologique et pleine de vigueur.» Supposons que l’artisan de cette représentation allégorique soit Eschyle et qu’il la mette dans la bouche Prométhée (et telle est la vérité) et que le titan enchainé à un rocher escarpé, par la Force et la Violence, cruels ministres, la clame à l’océan, vieillard chenu, venu prendre part à son infortune, en voiture ailée ; dans ces conditions la sentence me semblera très heureuse et même parfaite, étant donné le caractère extravagant des interlocuteurs, et l’éloignement désormais poétique de son origine. Je ferai comme le lecteur qui a sans doute suspendu son jugement, en attendant de bien vérifier qui était l’auteur de la phrase. Je parle sans la moindre ironie. La distance et l’antiquité qui sont la forme emphatique de l’espace et du temps, gagnent notre cœur.
    Et Borges de conclure un peu plus loin , — après avoir poussé jusqu’à Cervantes et Walt Whitman la réflexion sur les territoires mentaux de la littérature — :
    « C’est dire que les grands vers de l’humanité n’ont pas été écrits et c’est de cette imperfection que doit se réjouir notre espérance."

    (1° Perrone-Moisès Leyla. L'histoire littéraire selon J.-L. Borges. In: Littérature, n°124, 2001. Histoires littéraires.

     

  • On entendait, au-delà de Salem, tousser les vallées de rivières asséchées (extrait)

    Pour la première fois depuis bien longtemps, elle franchit le seuil du  portail. C’était un jour commun. Les orchidées qui bordaient la longue allée ne fleuriraient qu’à l’automne. Les feuilles de bananiers se déchiraient dans le vent d’est. Elle reçut l’odeur du goudron et du gravier, jeta un œil vers les hauteurs qu’elle n’apercevait pas depuis sa terrasse. Rien n’avait changé depuis l’accident. Très loin dans l’azur de brume bleutée, le cône de la soufrière furibonde exhalait des pleurs de lave.

    On entendait, au-delà de Salem, tousser les vallées de rivières asséchées ; elles ne ruisselaient plus que de cendres.

     

     

  • Admiral Fitzroy (réflexion)

    Enchassé dans le granit de Galice depuis 1868, l'admiral Fitzroy Barometer défie le temps, les téléchargements et les modèles numériques
    Tranquille et sage, il conseille  : media lluvia media borrasca : Reste au port, voyageur de la mer.
    Ce Fitzroy-là commanda l'expédition du Beagle sur lequel embarqua Darwin.