Journal de voyage au pays des fictions... Extraits ou Impressions

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Un pays c'est comme un stade

Viendra le plus dur Alex, inventer demain avec nos ennemis ».

Il avait beaucoup discuté avec son père, tout en l’aidant à relier au moyen de bouts de ficelle les cahiers clandestins de Descartes, Hugo, et surtout Maïakovski dont le vieux avait été, avant la fermeture de l’imprimerie, l’éditeur thuriféraire. Des amis la fréquentaient encore, en secret, la nuit. Le gamin s’enivrait de leurs discussions denses et chuchotées, évoquant des projets auxquels il ne comprenait rien, mais au cœur desquels revenaient souvent les mêmes expressions : « Faudra penser à », « Fais bien attention à », «  On a plus de nouvelles de »… Parfois un homme ou une femme déboulaient soudain pour annoncer qu’il valait mieux lever le camp. Eduardo, fasciné, regardait disparaitre dans la doublure des manteaux, des jupes, des vestes, les feuillets pliés en quatre dans le sens de la longueur. En une courte minute l’appartement se retrouvait vide, rangé, apaisé, encore tout vibrant d’intangibles espérances. Eduardo aimait ça. Dès qu’il avait su lire, il avait voulu savoir. À six ans il emportait des feuillets dans sa chambre. A dix ans il déclamait déjà des passages entiers de La légende siècles ou du Nuage en pantalon.

Face aux clubs des Prussiens, on trouvait les clubs des Français où se cultivaient la langue et l’art de la rhétorique républicaine, camouflée au sein de discours à double sens. Une curieuse clandestinité publique s’entretenait ainsi, secrète communion de gauche, prudente, orale, décalée.

Le père fréquentait donc un club de randonnée pédestre ; lui-même Eduardo, avait fini par rallier un club de supporter de football. Le vieux s’en était irrité : «  Fils, je vais te dire une chose : « Un stade, un pays, ou d’autres rassemblements de plus de cinq personnes, c’est pareil…. Tu verras ! Le groupe, c’est le groupe. Fais attention ! »

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Leurs paumes criaient dans la mienne, leurs yeux m’étouffaient l’âme,

Je fis connaissance d’Isaias un jeune Erythréen d’une vingtaine d’années, avec qui je passai deux soirées à boire le thé sous la bâche de son abri dans les collines. Il allait tenter le passage dans trois jours, pour la quatorzième fois. Pendant qu’il me racontait ça, d’autres gars, quelques femmes, tous du même pays — il les appelait « mes collègues de voyage » — vinrent s’accroupir autour de nous. Ils connaissaient mon métier : Isaias, qui malgré sa jeunesse semblait disposer d’une aura manifeste sur le groupe, leur avait assuré que je n’étais pas journaliste. Et cela les avait rassurés. Comme moi, ils l’écoutaient s’exprimer dans un pidgin assez clair ; ils ponctuaient ses paroles d’onomatopées, de rires, de soupirs. Nombre d’entre eux avaient tout essayé. Certains avaient campé des mois dans les massifs du Djebel Moussa pour répéter les tentatives le plus souvent possible, puis ils avaient renoncé. Trop dur, trop froid. Alors ils s‘étaient repliés ici, aux alentours de Tanger. Au moins il y avait la ville…   Quinze heures de marche pour rallier les abords de Ceuta les nuits d’hiver. En été elles étaient trop courtes, on se faisait capturer par les patrouilles. À chaque expédition sa stratégie, un peu différente, perfectionnée, rassemblant un espoir, fabriquant une loterie nouvelle, billet à composter sur la tranche aiguisée des grillages : la vitesse, l’union, le nombre, le sacrifice, la force… Parfois ça fonctionnait.

C’est au moment de quitter ces femmes et ces hommes que j’accédai à une certitude. En leur serrant la main. Un à un. Une à une. Leurs paumes criaient dans la mienne, leurs yeux m’étouffaient l’âme, et ce que je recevais d’eux ne ressemblait en rien à ce que j’avais reçu jusque-là de mes autres rencontres. Plus de labyrinthe, plus de choix, plus de lien, je ne voyais plus rien au-delà de leur présence autour d’Isaias. Leurs autres destinées avaient été gommées. Leurs esprits accouplés ne chantaient plus qu’une seule geste contemporaine, d’une monolithique et obsessionnelle voix.

 

 

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Fils d'escales Extrait 4

 Ce 4 décembre de l'année 1938, il y avait presque un demi-siècle que James C. n'avait, pour ainsi dire, pas remis les pieds à terre. En tout cas, pas sur celle qu’occupait sa p'tite Chicago, nichée, lovée tendrement sous ce nom dans les replis de sa mémoire. Et s’il avait désiré y accomplir le dernier coup de sa carrière, c’était pour se recueillir au moins une fois sur la tombe de son père, honorer l’unique parole du vieux en laquelle il ait cru : « Fiston, une vie ça se fabrique comme une partition de musique, avec un point d’orgue. » 

Notion obscure à l’époque, mais qui avec le temps avait fini par lui paraître très pertinente. Le vieux avait été pourtant tout ce qu’on voudra, sauf musicien ! Imaginant son fils avocat… « D’affaires » ajoutait-il avec une componction précieuse qui avait le littéralement le don de faire grincer des dents le jeune James ; lui ne rêvait alors que d’être artiste peintre. Autant d’incompréhension avait abouti à une forme de chaos : rien ne s’était passé comme prévu.

 

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Au cœur de cette lenteur se trouve le secret : changer le rapport au temps.

Article instructif dans le Monde sur l'état du marché du livre. On nous alerte ; le Club des Cinq et Monte cristo sont en grand danger. Une envie de commenter, donc.

EXTRAITS, tout d'abord :
Olivier Nora ( Grasset ) En deux mois de rentrée, la profession a proposé ce qui correspond habituellement à un an de production : trente à quarante best-sellers. Cela n’a pas pu se faire sans dégâts. (.... ) D'un coté, de moins en moins de références qui se vendent de plus en plus et, de l’autre, de plus en plus de références qui se vendent de moins en moins

Jean-Maurice de Montremy, à la tête d’Alma Editeur, rappelle que « quinze nouveautés permettent aux grands éditeurs d’occuper 1,5 mètre de linéaire sur la table d’un libraire…

Viviane Hamy, qui a fondé les éditions du même nom, déplore le fait qu’il soit devenu "effroyablement difficile de travailler dans la durée, d’imposer au fil du temps l’œuvre d’un écrivain".

La cristallisation sur les prix Goncourt, Goncourt des lycéens, Femina, Renaudot ou Médicis atteint un tel paroxysme qu’elle balaie toutes les autres nouveautés mises sur le marché en octobre.

« On a vu cette année des livres mort-nés », déplore Sabine Wespieser, à la tête de sa maison d’édition indépendante. L’entre-deux peine aussi. Certains romans qui s’écoulaient voici plusieurs années à 30 000 exemplaires ont du mal à atteindre la moitié. (.......) « Je peux continuer à ne produire que dix livres par an parce que j’ai trois salariés. Pour les groupes qui en emploient 300, c’est une fuite en avant. » En cas de retournement du marché, ils sont obligés de produire toujours davantage, pour éviter que l’arrêté des comptes des diffuseurs soit négatif. Les libraires retournent en effet les livres invendus aux éditeurs. « Personne ne peut plus décélérer », explique-t-elle.

« La concurrence s’exacerbe même dans le polar. Toutes les maisons d’édition s’y sont lancées et rivalisent de façon saignante. Les morts sur le champ de bataille n’ont jamais été si nombreux », affirme Laurent Laffont, directeur général de JC Lattès.

Nous étions dans un marché de l’offre, on arrive dans un marché de la demande », prédit Vincent Monadé, président du Centre national du livre. Comme aux Etats-Unis, où Amazon impose le succès par les algorithmes. En raison d’un système d’entonnoir, le public devient myope, ne distingue plus rien hormis les best-sellers et les livres primés. (....) La concurrence entre la lecture et les autres loisirs est indéniable. « Le livre, déjà en concurrence avec le théâtre, les concerts et la télévision, affronte aussi le jeu vidéo, les réseaux sociaux, les séries… alors que le temps consacré aux loisirs reste le même », commente encore Vincent Monadé. « Dans les dîners en ville, on parle davantage des séries que l’on a vues que des livres que l’on vient de lire », ajoute Laurent Laffont. La compétition s’envenime. « Force est de constater qu’un roman coûte le prix de deux mois d’abonnement à Netflix », dit Pierre Conte. L’arbitrage financier ne s’effectue plus forcément en faveur de la littérature

Claude de Saint-Vincent, directeur général de Média Participations. « Jadis, à 18 ans, on avait forcément lu Le Comte de Monte-Cristo. Aujourd’hui, les adolescents peuvent rester treize heures devant un écran à dévorer Le Bureau des légendes. »

Et pour les plus jeunes, « l’utilisation du passé simple dans Le Club des Cinq, d’Enid Blyton, a été supprimée et l’histoire encore simplifiée », constate-t-il, en se demandant s’il faut hurler de rire ou en pleurer…

COMMENTAIRES

Il est toujours intéressant, à défaut d'être rassurant ou gratifiant, de constater à quel point le ressenti du producteur de matière première — et l'analyse qu'il peut mener depuis sa mine à ciel ouvert, où trainent, a priori inutiles en ce domaine, les seuls outils de son intuition — corroborent en tous points les termes de cet article. C’est pourquoi, avant de retourner au chantier, j’ai envie d’exprimer tout d’abord un credo d’auteur : Tenir. Progresser. Et n'écrire que par besoin vital. Ensuite une attitude de lecteur : Chiner ! Aux deux sens du verbe . C’est-à-dire railler. Et flâner.
Enfin une intuition, puisqu’il s’agit de sauver le soldat Lecture : je crois qu’il faut l’équiper d’un matériel de survie, d'un " Facteur clé de succès" dont il dispose peu ou mal : le facteur temps. Là se trouve son défaut. Et sa chance !
Inutile de se plaindre ( Ah, mais un livre prends tant de temps ! ), ou de courir après la quantité, jeu qui ne mène qu'à accélérer au coeur d'une dimension fixe, éternellement fixe, de 24h... À ce jeu consistant sans cesse à "placer plus d'activités et de sensations" en une même durée, l'édition littéraire sera toujours perdante.
mais transformer un handicap en fierté : voici la gageure.
Oui, lire s'avère lent. Tout simplement lent. Or au cœur de cette lenteur se trouve le secret : changer le rapport au temps. Lire permet de distendre le temps, évite la soumission des cerveaux au principe de diffusion industrielle. Lire cultive l'art du retrait, de l'absence, du "face à soi-même". Lire pourrait devenir un argument de santé, d'équilibre. Il faut s'emparer de cette chance, la faire connaître : lire permet d'agrandir son temps intérieur.
Le soldat Lecture survivra, si on l’exfiltre du champ de bataille de la vitesse. D’urgence. Et si on l’installe dans un ailleurs. Serein. Posé. Modèle vital d’apaisement et de réflexion. En quelque sorte un enjeu de santé publique.

Et sur le temps, l’envie de partager Borges :
…..le soupcon général et brumeux
de l’énigme du Temps ;
c’est l’étonnement que devant ce miracle
qu’en dépit d’infinis hasards,
et gouttes que nous sommes
du fleuve d’Héraclite,
quelque chose puisse durer en nous
immobilement.

Barricou 1

Dix secondes , extrait

— Vous voulez parler d'une cohérence ? avait murmuré Antoine, se souvenant
du court instant consacré à griffonner l'annonce sur le coin de la table du
Barricou. De Louviny s'était soudain avancé sur son fauteuil, avait tendu le
bras au-dessus du bureau, en pointant son index sur Antoine. Celui-ci avait
reculé jusqu'à se caler au fond de son siège.
— Oui, c'est exactement ça, cohérent, Monsieur Antoine ! Vous avez prononcé
le mot : CO HE RENT ! Comme votre parti de prendre comme base de calcul le
nombre de secondes dans une heure, ça se tient, finalement.
« Ça se tient ?   Il en a de bonnes ! Ça devient grave. Comment mon code
pourrait-il signifier autre chose que ce que j'ai inventé pour les quatre rendez-
vous ? »
Mais là, sous le doigt de Roland de Louviny qui avait continué à parler en
tapotant   le   tableau   mystérieux,   s'étalait   cette   sorte   d'équation.   Elle   le
narguait. Il fallait temporiser.
— Oui vous avez sûrement raison. Finalement, c'est assez simple.
— Comme vous dîtes, Monsieur Antoine ! Bon, je termine mon résumé. Pour
les détails vous les trouverez dans les commentaires. Mais n'oubliez pas le
principal. Vous obtenez le triangle inversé parfait ! Avec le chiffre 9 à chaque
pointe ! Le symbole absolu de la féminité, la porte de la fécondité, le sexe
féminin, et cela, depuis la plus haute Antiquité, depuis même le Néolithique.
L'origine du tout Monsieur Antoine !
Il avait déversé tout son enthousiasme semblait-il, en l'accompagnant d'une
curieuse  moue  de  la lèvre  inférieure. Puis en s'agitant à nouveau, il avait
répété :
— Le triangle inversé Monsieur Antoine !
— Évidemment, avait bredouillé Antoine, c'est imparable.
De Louviny s'était-il aperçu de son envie d'éclater de rire ?  Sans attendre, il
avait insisté :
— Ah Monsieur Antoine, je vois bien que vous résistez. Mais non ce n'est pas
vous, bien sûr que non. Je ne fais que vous informer : ces éléments traversent
votre code.
— Mais... c’est venu comme ça.
Antoine avait commencé une nage entre deux eaux.
— Oui, comme vous dites, et ce n'est pas fini si j'ose dire. Car, féminité certes,
mais ce triangle parfait aboutit à une résolution infinie du chiffre 9.
— Et donc ? …
— Rien, absolument rien. Tout s'arrête à l'infini.
— Vous en avez de bonnes vous. Ça fait loin.
L'autre n'avait pas relevé. Antoine s'était mordu la joue. Un silence s'était
installé, le numérologue parcourant ses notes, et Antoine, les yeux rivés sur le
tableau de chiffres pour y déceler une erreur.
« Certain que si je me retourne maintenant, la grosse Shiva est en train de
ricaner. »

 

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Fils d'escales Extrait 3

J’eus seize ans à l’automne 1919. Je m’embarquai comme matelot de pont sur un des
vapeurs de l’estuaire, puis devins aide-cuisinier sur un petit ferry en Manche, enfin
serveur en salle sur un plus gros bâtiment qui desservait la Baltique.
A vingt ans je trimballais  avec  moi  une  malle  remplie  d’ouvrages.  Le  premier,  acquis  au  prix  de 14 francs,  fut :  Le  Travail  du  Style  enseigné  par  les  corrections  manuscrites  des  grands écrivains, d’Antoine  Albalat, un  essai  remarquable, couronné par le prix Saintour de l’Académie française, édité par la Librairie Armand Collin.

Puissent tous celles et ceux qui désirent savoir ce qu’écrire veut dire, en prendre connaissance. Il commence ainsi :
le travail est la condition même d'un bon style. Sauf à de rares exceptions, on peut dire qu'il n'y a pas de livre bien écrit qui n'ait coûté beaucoup de peine.

Le quotidien de mes aïeux n’ayant été pétri depuis des siècles que de labeur et d’obstination, je trouvai là un bel encouragement.
Et ce métier me donnerait le temps nécessaire à leur mise en œuvre. Aussi n’hésitai-je
pas une seconde, lorsqu’en janvier 1922, on m’offrit un poste à bord de la liaison
transatlantique  inaugurale  du  Steamship  le  Orania,  de  la  Royal  Holland  Lloyd.  Il
desservait au départ d’Amsterdam, les villes de Lisbonne, Las Palmas, Pernambouc,
Bahia, Rio de Janeiro, Santos, Montevideo et Buenos-Aires. Tout cet exotisme allait à
coup sûr orienter ma plume vers l’évocation de puissantes épopées et, à l’heure où
j’écris ces lignes, je dispose de trois journées pour transcrire ce que je vécus deux ans
plus tard, lors d’une de nos escales à Lisbonne, un peu avant le départ du 30 juin 1924.

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Fils d'escales - Extrait 2

Derrière son comptoir, Jerry cessa de nettoyer la machine à bière pour
jauger la situation. Brad, le maigrelet en veston vert avec sa trogne aplatie, ça allait…
Plutôt du genre à s’effondrer sans bruit, sans cri, rien qu’un ronflement. Mais l’autre,
le Rick et sa dégaine de bête de foire, fallait s’en méfier. Pas fiable. Méchant même, ça
se sentait, avec son quintal à faire peur. Et ces bruits qui couraient au sujet de son
casier de mec dangereux !   Jerry avisa l’heure. 4 h… La salle était vide. Les premiers gars à débaucher allaient
bientôt rappliquer. Ça ferait du monde pour le maitriser le gros si d’aventure ça lui
prenait encore de grimper sur le comptoir en beuglant partout ses histoires d’âme à
changer, à vendre ou à racheter....

Voir Fils d'escales

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Fils d'escales - Extrait 1

Une minute s'écoula. J’observais la femme ; son regard errait dans cette direction,
semblant s'orienter par à-coups vers le ciel noir qui tout là-haut chevauchait la rue.
J'attendis…  Je  ne  savais  quoi,  levant  de  temps  à  autre  mon  verre  en  examinant
l’immeuble, ses porches obscurs, sa façade muette ponctuée d’étroits balconnets aux
rampes  de  fer  forgé,  quand  soudain,  au  premier  étage,  le  plus  proche  d’entre  eux
s’anima d’un reflet fugace sur la pierre ; on entrebâillait une porte-fenêtre… Une main
apparut, déposant très lentement ....  Voir Fils d'escales

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Loin au-dessus de nos têtes, dans l’entrelacs des haubannages,

Nous naviguâmes au large durant toute la nuit. Le chalut fut remonté trois fois et je vomis quatre, je crois… Puis tout devint plus calme. Le vent cessa, qui n’avait cessé de rabattre sur nous les odeurs mêlées d’échappement, de gasoil et de poisson. À l’orée d’une aube rouge, nous parvînmes au large du cap Da Lage, gardien des accès aux rivages sud de la côte lusitanienne. Appuyé sur le bastingage, je regardai s’ouvrir devant nous la vaste embouchure du Tage. De lourds et longs cargos l’empruntaient en son centre, pendant qu’en eaux moins profondes, le long de rives sans reliefs, allaient et venaient quelques bateira de pêcheurs d’alose dont on distinguait en les approchant, les gréements mal rabantés, les filets usés, cent fois remaillés.Nous chalutâmes là sur des flots gris et mornes, jusqu’au  premier déclin du jour ; il nous poussa vers le cours du fleuve, glissant sur le fil d’une eau qui brunissait entre l’élévation progressive de rives  alourdies d’étranges architectures cosmopolites ; venant à notre rencontre elles nous guidèrent  sous le monumental et bruyant tablier du pont du 25 avril. Loin au-dessus de nos têtes, dans l’entrelacs des haubanages, une équipe d’ouvriers voltigeurs arpentaient le ciel. Plus en amont, sous l’œil pierreux d’un Christ Roi, le trafic incessant des navettes balayait le fleuve en l’inondant d’un pesant ronronnement.


 

 

 

 

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Homo commercialus

Cap Finisterre,

Ce soir là, je me suis demandé quels rapports, il y a 2000 ans, pouvaient bien entretenir les Artabres orpailleurs de ce Finisterre là avec les marchands Osismes de notre Finistere breton. Du commerce bien sûr, du commerce... déjà.
 

Jorge luis borges 1951 by grete stern

De la valeur littéraire et son appréciation.

L'auteure d'Harry Potter publie un roman sous un pseudo : 1500 exemplaires vendus. Une fois révélée, elle vend le même roman à 500.000.

Que dit ce constat de la valeur littéraire et son aprréciation ? De nos désirs concertés ? Du récit de la qualité et des fables de la quantité ?

Je ne peux trouver réponse mieux exprimée que par Borges  :

"Borges n'ignora pas l'histoire, mais la seule histoire littéraire qu'il reconnaissait était celle de la lecture. Ce sont les lectures qui sont historiques, et non pas les œuvres, dans la mesure où celles-ci restent toujours les mêmes et seules les lectures changent avec le temps. La valeur même des œuvres en dépend.(1)"

Ainsi, dans un essai de 1928, c’est un Borges universel et visionnaire qui nous propose, à travers l’exemple de la métaphore, de bien vouloir considérer les événements de nos entrepreneurs en littérature, comme ce qu’ils sont, et non comme ce qu’ils prétendent être. La qualité littéraire ne se décrète pas sur un calendrier. Elle s’inscrit, se grave, et nous interpelle, vraiment, à force de temps et d’espace. Un temps long. Un espace circonspect. Notions certes aujourd’hui entachées de désuétude. Sauf à bien lire et écouter Borges :

" Si les manifestations de beauté verbale que peut nous accorder l’art étaient infaillibles, il existerait des anthologies non chronologiques, voire dépourvues de listes d’auteur. La seule évidence de beauté de chaque composition suffirait à la justifier. Cette conduite serait bien évidemment extravagante et même dangereuse dans les anthologies en usage. Comment admirer les sonnets de Joan Buscan, si nous ne savons pas qu’ils furent les premiers à être écrits dans notre langue ? Comment supporter ceux d’Untel ou d’Untel, si nous ignorons que ces derniers en ont commis beaucoup d’autres, encore plus intimement désastreux, et qu’ils sont de surcroit, amis de l’anthologiste ? Je crains, sur ce point, de ne pas être très clair et au risque de trop simplifier le sujet, je vais donner en exemple la métaphore suivante, isolée de son contexte : « L’incendie, avec ses féroces mâchoires, dévore les champs. »
Cette locution est-elle condamnable ou bien acceptable ? J’affirme que cela dépend uniquement de la « qualité » de son auteur, et cela n’est point un paradoxe. Supposons que nous soyons dans un café de la rue Corrientes et qu’un auteur me la propose, comme étant sa dernière trouvaille. Je penserai : « Faire des métaphores est aujourd’hui, une préoccupation très commune. Remplacer « dévorer » par « brûler » ne serait pas un changement très avantageux ; l’allusion aux mandibules en étonnera plus d’un, mais c’est une faiblesse du poète qui se laisse entrainer par la locution « feu dévorant ». C’est un automatisme. Bref, tout cela est nul … » Supposons maintenant qu’on me présente cette phrase comme venant d’un poète chinois. Je penserai : « Pour les chinois, tout se rapporte au dragon, et je me représenterai un incendie lumineux comme un feu de joie, tournoyant dans un mouvement perpétuel, et cela me remplira de satisfaction. Supposons que la phrase soit utilisée par le témoin d’un incendie ou mieux encore, par une personne menacée par les flammes. Je penserai : « Cette conception d’un feu avec des mandibules est véritablement horrible et cauchemardesque et elle ajoute une odieuse malignité humaine à un fait inconscient. La phrase dès lors est presque mythologique et pleine de vigueur.» Supposons que l’artisan de cette représentation allégorique soit Eschyle et qu’il la mette dans la bouche Prométhée (et telle est la vérité) et que le titan enchainé à un rocher escarpé, par la Force et la Violence, cruels ministres, la clame à l’océan, vieillard chenu, venu prendre part à son infortune, en voiture ailée ; dans ces conditions la sentence me semblera très heureuse et même parfaite, étant donné le caractère extravagant des interlocuteurs, et l’éloignement désormais poétique de son origine. Je ferai comme le lecteur qui a sans doute suspendu son jugement, en attendant de bien vérifier qui était l’auteur de la phrase. Je parle sans la moindre ironie. La distance et l’antiquité qui sont la forme emphatique de l’espace et du temps, gagnent notre cœur.
Et Borges de conclure un peu plus loin , — après avoir poussé jusqu’à Cervantes et Walt Whitman la réflexion sur les territoires mentaux de la littérature — :
« C’est dire que les grands vers de l’humanité n’ont pas été écrits et c’est de cette imperfection que doit se réjouir notre espérance."

(1° Perrone-Moisès Leyla. L'histoire littéraire selon J.-L. Borges. In: Littérature, n°124, 2001. Histoires littéraires.

 

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On entendait, au-delà de Salem, tousser les vallées de rivières asséchées

Pour la première fois depuis bien longtemps, elle franchit le seuil du  portail. C’était un jour commun. Les orchidées qui bordaient la longue allée ne fleuriraient qu’à l’automne. Les feuilles de bananiers se déchiraient dans le vent d’est. Elle reçut l’odeur du goudron et du gravier, jeta un œil vers les hauteurs qu’elle n’apercevait pas depuis sa terrasse. Rien n’avait changé depuis l’accident. Très loin dans l’azur de brume bleutée, le cône de la soufrière furibonde exhalait des pleurs de lave.

On entendait, au-delà de Salem, tousser les vallées de rivières asséchées ; elles ne ruisselaient plus que de cendres.

 

 

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Admiral Fitzroy

Enchassé dans le granit de Galice depuis 1868, l'admiral Fitzroy Barometer défie le temps, les téléchargements et les modèles numériques
Tranquille et sage, il conseille  : media lluvia media borrasca : Reste au port, voyageur de la mer.
Ce Fitzroy-là commanda l'expédition du Beagle sur lequel embarqua Darwin.  

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De l'inspiration

Beaucoup s'étonnent que l'on puisse s'aventurer au large : L'immensité, l'isolement, l'impossible démission, le sentiment de colères liquides impossibles à mesurer, à qualifier. Je peine parfois à expliquer.
Découvrant cette photographie, je réalisai que la réponse se trouvait là : Côtoiement respectueux avec l'immensité, l'isolement, et les colères liquides que l'on apprivoise en leur caressant l'échine. Écrire un roman ressemble à cela.
Baie de Sydney - © Haig Gilchrist

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Des choix en écriture

Existe en écriture, un point précis du temps à partir duquel tout bascule : choix de l’angle… du point de vue, champ ou du contre champ, en somme nous décidons du destin de l’inspiration.Au-delà de cet instant, tout diffère. On suggérera un état d’ordre quantique… L’autre celui dans lequel on n’écrira plus, diverge, s’éloigne et disparait. Il ne sera plus, après 10.000 puis 100.0000 mots agencés dans l’architecture choisie, qu’une vague ombre du passé.


Et nous progressons sur un chemin de poussières. Empreints de tendresse pour le roman qui nous accompagne et dont on est certain qu’il est seul désormais, à pouvoir aboutir. Au commencement pourtant, comme à partir de cette photo, était l’angle. Puis il fallut régler sa  longueur d'onde
Choix mystérieux à multiples inconnues. Sans retour.

Ici quelques exemples d'angles et variations de longueurs d'onde.
Cette dernière, encore plus complexe à régler, serait dans cette métaphore de la patte d'oie, le choix de monture.
Sommes nous arbitre de ces choix ? En apparence seulement, car derrière l'auteur existe une magie, l'histoire, les histoires. Chacune d'elle requerra son angle et sa longueur d'onde.  Et je préfèrerai toujours ouvrir la porte, m'effacer, pour offrir le passage à l'éternelle formule qui rassemble tous les choix : Il était une fois.


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De toute façon cette foutue bécane avait fait son temps. L’abandonner ici ou ailleurs ne changerait rien à l’affaire. La balancer dans le fossé non plus, il valait mieux la laisser visible. Elle ferait sans doute le bonheur d’un ferrailleur du coin, ou d’un gamin bricoleur qui la retaperait en rêvant à son premier grand voyage…
……………………………………. ou
Mailee marchait sur cette piste secondaire depuis une dizaine de miles. La carte indiquait un croisement avec Ellis Rd où elle pensait tendre le pouce, rejoindre la 83 pour Eden et trouver une dépanneuse. De toute façon, le motard qui s’était arrêté une demi-heure avant et lui avait promis de prévenir le premier garage, ne lui serait plus d’aucun secours… Sa moto gisait là au milieu de la route, délestée de son paquetage. Mailee apercevait au loin en plein milieu du filet blanc de rocaille, la silhouette du bonhomme qui oscillait dans la chaleur.
…………………………………………………………………. ou
Douzième prise… Harper travaillait à l’ancienne. Il ajustait encore la mise au point, calculait l’ombre qui durcissait l’ambiance, modelait le jeté de bras de la fille et Bon Dieu ! Elle avait mis une heure à comprendre ça ! Comme la longueur de son pas qui réglait le déhanché, mais cela avait été plus facile, bien sûr ! Encore une fois Pitt s’était foutu de sa demande : « Sur ce coup, tu vas me dégoter une danseuse ! Pas un de tes modèles qui ne savent jamais quoi faire du haut de leur corps.» Pourtant celle-ci se débrouillait bien, une vraie bosseuse. « Allez vas-y ! s’écria-t-il, et retourne-toi juste après être passée. Curieuse ! Tu entends ce que je te dis ? Tu es curieuse ! » La fille acquiesça et se mit à marcher vers Harper. Il pensa : « J’adorerai toujours cet instant, juste celui-ci...»
………………………………………………… ou
C’est vrai, j’avais fini par détester Fred, Ô Dieu c’est vrai, mais pas au point de lui souhaiter du mal, encore moins de le tuer. Et pourtant… Je crois bien que cette idée-là m’est venue au petit matin, entre le premier bruit de roues sur le bitume, et sa première toux crachoteuse qu’il a collé avec son odeur dans mon dos ; j’ai senti son souffle qu’il essayait de glisser vers mes hanches, et je me suis dit : « Maintenant qu’il a viré la tune, il faut que ça cesse… » Et voilà que sa sale carcasse d’obsédé bouffait la poussière du canyon, cinquante mètres en dessous du rocher où nous avions piqueniqué la veille. Après cette difficile minute, tout devint simple : J’étais pour un temps — celui indispensable à ma résurrection — la fille qui signalait une moto abandonnée. Au-delà, je serais loin…
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Il y a des soirs comme ça. Tout va mal. Vraiment tout. Du taff définitivement sans perspective, jusqu’à la belle-mère qui vous harcèle de coups de fil pour savoir où est passé « son » Charles, avec une étape par votre meilleure amie qui vous reproche l’absence de réponse à son courriel de la veille, une autre par « votre p’tit garagiste » qui vous annonce une réparation pour laquelle rien qu’en main d’œuvre, « il faut bien compter 900 euros », enfin une dernière, l’apogée du désastre bien sûr, «votre p’tit cordonnier » fermé pour cause exceptionnelle à 18h, avec là-bas sur son comptoir, posé en évidence, une enveloppe avec un nom écrit en gros, Rachel Gontz, Vous, avec les deux mains accrochées à la grille, en train de crier « Merde » dans votre écharpe parce qu’il fait très très froid et que dans cette enveloppe se trouvent la clef de votre appartement et son double... Alors vous marchez dans la ville qui s’assombrit. Des gens fument sur un trottoir en buvant un verre. On vous regarde sans trop vous prêter d’attention et vous décidez d’entrer dans cette salle qui de l’extérieur ne ressemble pas à grand-chose, en tout cas pas à un bar. Vous lisez sur une vitre : Exposition Marc Volunteer. Le nom bien sûr vous amuse. Et vous avancez jusqu’aux premières cimaises que vous apercevez au-dessus des têtes. On s’écarte. Vous vous faufilez, et ça devient… mon histoire :
A/ Quand j’ai vu cette route qui s'étirait depuis nulle part, cette fille seule, avec sa moto peut-être, je fus envahie de ce genre de petite évidence qui gagne et s'insinue : Cette fille c'est moi.
B/ Quand j’ai vu cette route qui ne ressemblait à rien de connu, cette bécane abandonnée comme un cadavre et cette fille seule qui s'en foutait je n'eus plus qu'une obsession : la retrouver, elle, cette fille et son indifférence magnifique ; ça me plaisait et je voulais en connaitre le secret.
C/ Quand j'ai vu cette route, la dimension graphique de cette moto qui semblait bramer la gueule ouverte pour que cette fille l'achève plutôt que l'abandonner à une mort lente, je fus gagnée par une insidieuse obsession qu'il fallut bien m'avouer le soir-même à l'hôtel : Je voulais rencontrer ce photographe.

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Il manquera les points de vue de la moto, de la route, du crotale qui serpente dans la rocaille, du shériff ou d’un fermier qui arrivent en pick-up et aperçoivent cette scène, et puis d’autres angles encore, d'autres longueur d'onde, une infinité sans doute… ceux-ci n'appartiennent qu'à une journée, un état.
Une seule inspiration survivra. Pour l'histoire. Et son sens.

 

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Enraciné sur son cap, il était passé.

Au pied de laves multimillénaires, inébranlable, enraciné sur son cap, il était passé. Cent cinquante-huit mille tonnes de ferrailles et de marchandises menées par vingt-cinq humains. Derrière lui avait surgi, porté par le vent, le grondement lointain de machines qui ahanaient au rythme de milliers de chevaux-vapeur produits par des pistons et des bielles aussi hauts qu’un immeuble de trois étages. Les bâtiments suivants s’étaient nommés Anastasia II, Vanguard of Norway, Maersk Traveller… Certains avaient défilé sur un horizon indifférent. D’autres s’étaient approchés sur une route dite « de collision », sans dévier, jamais, de leur cap.

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Salone, le roman, extrait

 Le gouvernement   de   Stevens   frôlait   la
banqueroute.   Les  prix   des  denrées  grimpaient  sans   cesse.   Le riz   surtout,
devenu   objet   de   spéculation,   ne   permettait   plus   de   survivre.   La presse
officielle, mais aussi les autres qui tentaient de respirer sur la mince limite
qui sépare le Consentir du Collaborer, relataient sans dénoncer. Il fallait bien vivre.
Restait l’African Sentinel, feuille aux racines séculaires, ronéotypée, éditée
vaille   que   vaille,   transmise   de   main   à   main   depuis   tout   ce   temps,   un
bourgeon indépendant qui n’en finissait plus d’éclore et qui toujours trouvait
successeur parmi les intellectuels le plus à gauche du Fourah Bay College,
aujourd’hui Patrick Pratt et demain un des étudiants qui l’aiderait à diffuser.
Tous portaient dans leur cœur l’intime sentiment de prolonger la pensée de
Wallace Jonhson, le leader disparu, créateur de la Youth League, une idée de
l’indépendance, une liberté de parole, mais pas seulement, la certitude aussi
qu’une autre voie restait possible. Il faudrait l’accoucher, lui frayer un chemin
dans l’esprit des femmes et des hommes de Salone. Depuis les caractères en
plomb du Révérend Gordon jusqu’à la ronéo de Patrick Pratt, de saccages de
locaux en arrestations,  d’exils  en tentatives  de  retour à chaque  fois plus
difficile,   la   feuille   survivait,   renaissait   sous   de   nouveaux   noms,  Salone
Tribune,  African   Sentinel,  African   Standart  puis   à   nouveau  Sentinel,   ce
dernier   s’était   finalement   imposé.   Le flambeau   progressait,   narguant   la
corruption, traquant les affairistes, passant le mot. Gladys parcourait chaque
semaine   ses   colonnes.   Elle   aimait   par-dessus   tout   la   petite   rubrique   Nar
Salone   So,   son   style   maladroit,   ses   questions   parfois   légères,   parfois
enflammées,   mais   toujours   un   regard   incisif   sur   les   événements.   Pour
accéder à ce plaisir il fallait se déplacer - oh comme elle aimait ça! - jusqu’à    
Howe Street, pousser la porte du 27, avancer dans le long couloir obscur qui
menait  à l’imprimerie  et pénétrer   là –  pas  trop  tôt,  sinon  Pratt,  Pratt  le
teigneux comme l’avait surnommé Curtis l’associé de Gladys, assis dans la
pénombre, intimait l’ordre de revenir plus tard – pour prendre avec soi une
dizaine d’exemplaires, distribuer les neuf autres, c’était la règle et chacun s’y
engageait....  Voir le roman

 

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Ce quartier tapi dans la lagune se terrait à dix encablures de la capitale.

Ce quartier tapi dans la lagune se terrait à dix encablures de la capitale. Il prenait l’allure d’une île qui, sous l’œil morne de la maison délabrée du parti communiste, montrait son épaule boudeuse à la gare maritime et sa ronde de navettes, préférant s’ouvrir au chenal envasé où oscillaient quelques barques sur l’onde métronome de marées alanguies. L’entrelacs vite parcouru de rues étroites et places mal pavées, échappait à la rénovation : façades craquelées, azulejos fissurés… un abandon consenti, ultime résistance peut-être, à la dérive du monde. Ici battait encore un des ventricules du cœur portugais, le cœur qui s’était opposé à la collusion nationale : Salazar et l’Église, le sabre et le goupillon, toujours.Ces évocations d’une adversité larvée, mais omniprésente, me ramenaient sans cesse aux notions d’ennemi, de distances entre les valeurs où s’engouffrent les colères, d’amitiés solidaires dérivant vers d’irréfragables haines, d’amours si puissantes qu’une chute future en aversion parait irréelle, et pourtant…

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De l'usage étymologique en voyage

Escale : échelle facilitant le débarquement ou l’embarquement.
Débarquer : être dans l’état de celui qui descend de sa barque ; ignorant des faits récents.
C’est vrai, rien ne définit mieux l’acte de traverser : ni rail ni bitume, ces liens incessants… Pas de ciel où nous nous projetons en d’avides accélérations. Oui… l’eau demeure, par son danger, ses parures, son lyrisme et les faciles emphases qu’elle suggère, cet amer et long chemin dont le joug à chaque fois nous oblige à renaitre ignorants. Et sans doute est-ce pour cela qu’à chaque escale ils me sautent aux yeux, ces "Impossibles à ignorer" :
Melinda, la pompiste de la station maritime de Cariacou… Elle voulait embarquer mais n’avait pas le temps de trouver son échelle…
Sekie, l’homme du beach bar à Chatham… Il tremble chaque année à l’idée qu’un groupe d’industrie touristique accepte l’offre du gouvernement : 40 millions de dollars pour développer un projet sur la baie.
Adonis Small, l’homme de Châteaubelair à St Vincent. Il m’aborde en barque à rames, préfèrera trois bières à un repas, et montrera, fier, ses mains de « sugar can workers ». Do you think I can work in Guadeloupe ? — Ey Adonis, you know… owners of sugar can fields are descendant of slavers… How do you think they consider black workers ? Ey Adonis, you know… How do you think they consider sugar can workers ? — Yes man, but 100 € for a day… (1)
Comment ignorer les paquebots dévoreurs de paradis lorsqu'à quelques milles se courbe pour survivre dans la rocaille volcanique ce jardinier d’un Eden insensé ?
Et nourris des mêmes ciments ravagés, fleurissent en frères d’armes, les grafs des gangs : CRIP, NDM... (2)

(1) Tu crois que je peux travailler en Guadeloupe ? - Ey Adonis, tu sais, les propriétaires de champs de canne à sucre sont des descendants d'esclavagistes... Comment penses-tu qu'ils considèrent les travailleurs noirs ? - Oui mec, mais 100 € par jour.....
(2) Crips : Gang afro-américain créé à Los Angeles en 68 ; Les Crips se déclineront ensuite aux pays limitrophes sous influence américaine.
(3) NDM : New Democratic Party : pour en parler, Adonis Small baissait la voix et jetait sans cesse un oeil derrière son épaule...

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Des regards en voyage

De cette première escale à Grenade, je retiendrai le vent, l'amitié, le large aux parfums Maltesiens, et sur l'île de Cariacou, ce regard de femme qui ne m'était pas adressé. Celui qui le reçut l'ignora. Alors j'ai imaginé ses molécules invisibles éparpillées dans le vent, errant à jamais. Où se trouve le cimetière des regards perdus ?
Enfin, ce 1er novembre à Greenville, en escale sur l'austère et inhospitalière côte Est : à qui, à quoi pensait ce vieil homme devant la turbulence du port et mon voilier au mouillage ? C'est son âge qui m'a d'abord répondu : génération Bishop ! ai-je imaginé. Maurice Bishop .. Fusillé quelques jours avant le débarquement américain de 83. Et lui, aujourd'hui, seul au premier étage d'un bâtiment délabré dont le fronton annonce Bakery mais où ne se trouve aucun pain, au souvenir de quelles blessures son corps se tordait-il ? Opposant, ? Compagnon de route ? Ou rien d'aussi politique … Je reviendrai me suis-je dit, il sera là et je lui parlerai.
Une semaine plus tard, triant mes clichés, je me renseignai : une partie de la Task Force débarqua ici dans la rade de Greenville, le 25 octobre. Les combats prirent fin le 1er novembre